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Editorial | Un chrétien ne peut être antisémite PDF Imprimer Envoyer

Sample ImageEn levant l’excommunication de quatre évêques intégristes, dont un qui nie la Shoah, le Pape Benoît XVI a provoqué une tempête médiatique. Retenons ces deux choses : 1. Un chrétien, qui croit donc en Jésus, un Juif, ne peut évidemment être ni antisémite ni raciste. 2. Le Pape a vigoureusement rejeté le négationnisme et a récité, le 12 février, la prière de repentance de Jean Paul II pour les crimes que les catholiques ont commis contre les Juifs. Question : est-ce suffisant pour rassurer les catholiques mécontents de cette faute ?

 

Bon, pour une fois, on va se livrer à ce petit jeu risqué qui consiste à critiquer d’autres chrétiens. Cela donne certes des arguments aux non chrétiens, mais entre frères (« séparés » ou non) il faut être honnête. Nos divisions entre catholiques, protestants et orthodoxes – avec, en plus, des clivages profonds à l’intérieur de chacun de ces trois courants - ne sont rien d’autre que des blessures infligées au corps du Christ. Nous en sommes tous coupables et responsables. Or il ne nous paraît pas particulièrement chrétien non plus de s’obliger à dire « oui amen » tels les hypocrites quand un chef d’Eglise, fut-il celui de la plus grande de toutes les Eglises, se permet de jeter le soupçon sur tous les chrétiens, sans consulter personne, en ne faisant qu’à sa tête, sur des questions graves.

Car c’est, en résumé, ce qui vient de se passer. Benoît XVI a fait publier la levée de l’excommunication de quatre évêques intégristes le 24 janvier dernier. Mais il n’a pas vu, ni entendu, que deux jours plus tôt un des évêques concernés, Richard Williamson, un antisémite notoire, condamné pour son négationnisme, venait tout juste de réfuter la Shoah, une énième fois, dans une émission à la télé publique suédoise. L’Eglise catholique s’apprête-elle donc à « réintégrer » un évêque antisémite ? Oui, c’est ce qu’ont pensé beaucoup de médias en faisant leurs gros titres là-dessus pendant des semaines. Certains médias chrétiens, dont La Vie, ont protesté en disant que le Pape prend trop à la légère l’antisémitisme et qu'il ne consulte pas suffisamment ses collaborateurs. Des dizaines de milliers de catholiques, dont des évêques et des prêtres, ont fait part de leur indignation en signant l’appel lancé par La Vie ou en envoyant des courriels ou des lettres aux rédactions des médias chrétiens. Une contre-pétition pour Benoît XVI lancée par les traditionalistes (anciennement Sample Imageintégristes) a, elle, mobilisé également des milliers de chrétiens.
Or ce procès d’antisémitisme que certains font à l’Eglise catholique est clairement injuste. L’Eglise catholique, par la voix de Jean Paul II, a fait son mea culpa. Mais certains estiment qu’elle devrait en faire plus, par exemple en ouvrant les archives du Vatican pour que les historiens puissent mieux comprendre les actions de Pie XII. Celui-ci dirigeait l’Eglise catholique pendant la guerre et n’aurait pas pris position contre le nazisme d’une façon claire, d’après plusieurs organisations juives et beaucoup d’historiens, dont des catholiques. C’est effectivement un débat. On peut aussi penser que plusieurs siècles d’antijudaïsme du côté catholique comme du côté protestant ont laissé des traces profondes. Il y a encore un siècle, l’Eglise catholique considérait les juifs comme « un peuple déicide ». Mais que les protestants ne s’imaginent pas qu’ils seraient plus « purs ». Le grand réformateur allemand Martin Luther avait des considérations clairement antijuives. C’est dans son pays que, quatre siècles plus tard, des soi-disant « chrétiens » ont participé à la Shoah. C’est une vérité et une honte à jamais pour toutes nos Eglises. Il faut donc comprendre que tout acte des Eglises qui pourrait être interprété comme une concession à des antisémites soit mal accueilli, notamment en Israël mais aussi en Allemagne, pays d’origine du Pape. Les autorités israéliennes et allemandes ont demandé des explications au pape au sujet de la levée de l’excommunication de Richard Williamson.
Est-ce à dire que l’Eglise catholique ignore l’Histoire, notamment la Shoah ? Telle est concrètement la question, terrible, à laquelle des catholiques se sentent obligés de répondre face aux interrogations de leurs contemporains non croyants. Ils doivent maintenant redire, une énième fois, que l’Eglise catholique, dans sa théologie, dans sa politique (le Saint-Siège est un Etat), dans sa pratique, n’a plus rien à se rapprocher en matière de respect à l’égard des Juifs. Ils doivent répéter à satiété que l’immense majorité des catholiques sont des gens qui rejettent toute forme de racisme. Un chrétien, catholique ou non, ne peut être antisémite. Les évêques s’évertuent à le répéter en boucle. Jésus et, à quelques exceptions près, tous les acteurs et tous les auteurs du Nouveau Testament sont Juifs. Et rappelons quand même "l'autre histoire" de la Seconde guerre mondiale et de la Shoah. Les théologiens protestants majeurs Karl Barth et Dietrich Bonhoeffer (ce dernier mort dans un camp de concentration nazi), toute l’Eglise confessante allemande, frère Roger de Taizé, les fondateurs de Témoignage chrétien et de la Cimade en France, les responsables de la Faculté de théologie catholique à Lyon en 1941 risquèrent leur peau pour défendre leurs frères juifs. Des justes. Il faut comprendre cette histoire aussi. Et, fait capital, si des Eglises ont abrité des antisémites, des brebis égarées et fautives, elles ne sont pas à l’origine de l’antisémitisme historique et encore moins du nazisme, qui est un paganisme antichrétien par excellence.
Somme toute, il est injuste et grave à la fois de suggérer que le Pape actuel, Benoît XVI, un Allemand qui a connu le nazisme, soit insensible à cette question. Injuste parce que, tout comme Jean Paul II, Benoît XVI a toujours tenu à rappeler notre dépendance des Juifs, nos « grands-frères » dans la foi. Benoît XVI n’a jamais, à aucun moment - sinon, ça se saurait – eu des propos antijuifs ou antisémites. Bien au contraire. Le 4 février, il a demandé explicitement à Mgr Williamson de présenter ses excuses pour ses déclarations inacceptables, ce que ce dernier n’a pas fait. Et le 12 février, Benoît XVI a récité la même prière de repentance que Jean Paul II avait faite à l’égard du peuple juif et qui avait été glissée dans le Mur des Lamentations à Jérusalem. Il s’est rendu à de nombreuses reprises à des synagogues.
Dire ou penser le contraire est très grave. Parce que cela jette le discrédit sur tous les chrétiens. Qu’on le veuille ou non, le Pape est en effet le chef de la plus grande Eglise au monde, rassemblant théoriquement près d’un milliard d’individus catholiques. Ces derniers sont censés considérer cet homme comme le « vicaire du Christ ». Quand il commet une erreur, tous les chrétiens risquent d’être sollicités pour le corriger. C’est le cas maintenant.

Le pape a-t-il donc quand même commis une erreur ? Oui. Bien sûr, on peut toujours dénoncer les « méchants » médias qui ne comprennent rien au fait religieux. Mais tous les médias ne fonctionnent pas ainsi. Et tous les journalistes ne sont pas foncièrement malhonnêtes, ni des farouches antichrétiens.
Il faudrait maintenant évoquer le fonctionnement du Pape. Car c’est bien lui, non les médias, qui a créé le malentendu. C’est bien lui qui a décidé de faire un pas en avant à l’égard d’un antisémite et qui ne veut pas comprendre pourquoi certaines réactions sont si négatives.
Il y a deux problèmes. Le premier tient tout simplement à l’énorme loupé de communication du Vatican. Celui-ci est symptomatique du Pape actuel. Le deuxième problème est le décalage entre le fonctionnement du Vatican et celui d’un système démocratique.
Commençons par le premier.

1. La personnalité du chef
Dans le cadre d’un système autoritaire non démocratique, la personnalité du chef joue énormément. Le cardinal Joseph Ratzinger, gardien du dogme dès 1981 lorsque Jean-Paul II le nomma « préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi », poste qu’il garda jusqu’à son élection papale en 2005, est peut-être rigide, douloureusement cohérent et certainement très intelligent. On dit de lui qu’il est « conservateur ». Il est par ailleurs allemand et il fait terriblement « sérieux ». Peu importe si certains de ses discours sont à dormir debout, Benoît XVI impressionne le grand public autant que la plupart des journalistes des grands médias. En réalité, depuis une courte expérience d’évêque à Munich à la fin des années 70, il est de notoriété vaticane publique que le bon théologien Ratzinger est aussi un manager médiocre qui ne connaît rien en communication. Contrairement à son illustre prédécesseur et ami Jean Paul II, il a la fâcheuse habitude de faire des gaffes. Vis-à-vis des musulmans, par exemple, en suggérant en 2006 qu’ils sont tous violents. Vis-à-vis des femmes, des homosexuels et des divorcés remariés en insistant systématiquement sur des aspects discutables d’une doctrine peu compréhensible dans une société sécularisée. Et puis, et cela nous concerne directement à dieu-et-moi.com, en proclamant, en toute bonne foi, que son Eglise catholique est la seule vraie et authentique. Chaque fois, le résultat est le même : des campagnes médiatiques franchement hostiles à l’Eglise catholique et une production folle d’idées reçues sur « les chrétiens » en général. Ceux qui veulent voir « l’Eglise » (catholique, quoi) comme une force politique conservatrice, insensible à la différence, sont servis. Idem pour ceux qui pensent que tous les chrétiens suivent le Pape dans sa doctrine sur l’éthique privée. Face à la déferlante médiatique, il faut parfois une foi solide comme la pierre pour ne pas tomber dans le vulgaire.
L’affaire des intégristes est d’abord la conséquence d’une grosse erreur de communication de Benoît XVI. Le 21 janvier, il a annoncé qu'il avait signé son fameux décret de levée des excommunications. Sur le papier, tout paraît fondamentalement acceptable, même s'il ne précise pas que cette décision n'équivaut pas à une "réintégration", contrairement à ce que pensent maints médias. L’idée fait partie d’un plan de réconciliation entre les schismatiques qui n’ont pas voulu accepter Vatican II et les autres (pour bien comprendre les détails de ce phénomène, voir plus bas). Mais au lieu de lâcher le décret tout de suite, le Vatican informe qu’il en fera la communication seulement pour le 24 janvier. C’est un délai très long pour une société cathodique. L’information a très vite circulé dans les réseaux des intégristes. Comme tous les extrémistes – car les intégristes sont avant tout des extrémistes qui rêvent d’une société qui n’est plus et où ils seraient les seuls à détenir toute la vérité – ils ne sont pas d’accord entre eux. Certains amis de Mgr Fellay pourraient imaginer une réconciliation avec Rome, quitte à faire semblant d’accepter Vatican II. D’autres refuseraient. Ainsi Williamson. Dès le 22 janvier, cet évêque est visible sur les ondes pour déclarer qu’il n’y a pas eu de fours crématoires dans les camps de concentration et que seulement "200 000 à 300 000 Juifs" y sont morts (au lieu de six millions). Quand le décret explique deux jours plus tard que cet évêque-là est le bienvenu pour revenir « dans le giron de l’Eglise catholique », c’est forcément le scandale. Comment le Vatican a-t-il pu ignorer un tel ‘détail’ ? Comment les services du Pape ont-ils pu penser une seule seconde que les catholiques accueilleraient bras ouvert cet antisémite notoire ? La réponse est simple : ils n’ont pas pensé du tout. C’est le Pape qui a décidé de tout cela tout seul sans consulter personne. Aucun évêque en France n’était au courant alors que l’intégrisme est surtout un phénomène français. Personne en Allemagne ou en Autriche, où l’Eglise catholique souffre lourdement du poids du passé, n’était au courant. Voila tout. Et le Pape, lui, ne savait probablement pas que Williamson était un négationniste.

2. L'Eglise catholique peut-elle s'organiser autrement ?

L’autre problème est celui, évident, de l’organisation du Vatican. Depuis le 24 janvier, on ne compte plus les réactions de catholiques extrêmement énervés contre leur Pape. Non pas contre sa personne ou même sa théologie. Mais contre un fonctionnement ultracentralisé dominé par un Pape qui ne sait pas communiquer. Seul dans sa tour d’ivoire, il décide de tout et de n’importe quoi et s’étonne ensuite de l’incompréhension qu’il suscite. L’affaire des intégristes est révélatrice d’une papauté vieillissante, très loin des préoccupations de la plupart des catholiques. Et le fait que des évêques réagissent très négativement, et ouvertement, contre ces problèmes témoignent d’un véritable conflit. Des archevêques comme Mgr Barbarin de Lyon et Mgr Danneels de Bruxelles, qui ne sont vraiment pas des progressistes, ont fait part de leur franche incompréhension. Fait exceptionnel dans une Eglise où l’on n’aime pas « faire des vagues ».
Que faire ? Mieux communiquer, bien sûr. Ce qui suppose plus de concertation. Et donc de dialogue. Tout ce que la curie romaine ne sait pas faire. Bien entendu, la question dépasse largement celle des intégristes.
A ce sujet, rappelons en quelques mots l’enjeu, qui n'est pas en lui-même si important que ça. Comme tout le monde ne sait pas, il n’y aurait que 150 000 intégristes de la Fraternité sacerdotale de Saint-Pie X. La moitié d’entre eux sont en France. A titre de comparaison, il y a beaucoup plus de tsiganes évangéliques pentecôtistes que d’intégristes catholiques en France. Mais contrairement aux derniers, les premiers ne connaissent pas un fort taux de croissance. Et les questions que ces intégristes portent, en dehors du fait qu’ils veulent parler le latin à la messe, sont systématiquement rétrogrades. Leur mise en cause du Vatican II concerne trois points : leur refus d’accepter l’œcuménisme et le dialogue avec les autres communautés religieuses, leur refus de la collégialité des évêques et leur refus de l’inculturation de l’Eglise catholique. Les intégristes en sont même à rejeter la liberté de conscience ! Pour résumer, ces drôles de chrétiens représentent un passé figé, royaliste ou maurassien, souvent antisémite, politiquement d’extrême droite. Ils ont toutes les caractéristiques d’une secte. L’Eglise catholique s’honore à leur ouvrir ses portes - c’est un acte chrétien - mais qu’elle ne pense surtout pas que l’avenir, pour elle, passe par une prise en compte de l’idéologie de ces réactionnaires !
Les chefs de l’Eglise catholique sont-ils capables de prendre en compte des points de vue contemporains ? Telle est la vraie question. Comprennent-ils la souffrance des personnes qu’ils rejettent de facto ? Les divorcés-remariés, les homosexuels, les hommes mariés qui auraient pu devenir de bons prêtres, les couples mixtes, les protestants…  Que pensent-ils du besoin de beaucoup de catholiques de constituer une communauté chaleureuse ?

C’est une bonne nouvelle que beaucoup de catholiques ont osé critiquer leurs chefs à Rome. Enfin ! Mais Benoît XVI entendra-t-il ces critiques ? Comment intègre-t-il le fait que tous les catholiques ne pensent pas tout à fait comme lui ?
Henrik Lindell

La photo en une provient de flickr.com Creative commons de Zebra pages. Elle a été prise à Berlin au Mémorial du génocide de six millions de Juifs.

Cet article a été mis en ligne le 15 février 2009. Il est susceptible d'être modifié.

Lisez maintenant ces deux documents de référence. Surtout si vous ne faites plus confiance à l'Eglise catholique (ce qui n'est pas notre cas).


Déclaration du Conseil permanent des évêques de France
à propos de la levée de l’excommunication

Paris, mercredi 28 janvier 2009
Source : conseil permanent des évêques de France

"La levée, par le Saint-Siège, de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X suscite de nombreuses réactions dans l’opinion catholique et dans la société.
La simultanéité de cette annonce avec la révélation des propos de Mgr Williamson, niant le drame de l’extermination des juifs, provoque une réprobation on ne peut plus légitime.
Les évêques de France condamnent fermement les paroles inacceptables et scandaleuses de Mgr Williamson.
Ils redisent à la communauté juive de France leur engagement indéfectible au dialogue et à l’amitié.
Ils rappellent que Benoît XVI ne cesse de signifier son attachement  à une relation fructueuse entre juifs et chrétiens.

Ils précisent instamment que la levée de l’excommunication n’est pas une réhabilitation.
Elle constitue le point de départ d’un long chemin qui supposera un dialogue précis.
En aucun cas, le Concile Vatican II ne sera négociable.
Aucun groupe ecclésial ne peut se substituer au magistère.
Les évêques saluent la volonté du Saint-Père d’aller jusqu’au bout de ce qu’il pouvait faire comme invitation à une réconciliation. Ils sont en communion avec lui dans l’exercice de la vigilance épiscopale.

Ils expriment leur soutien et leur reconnaissance aux prêtres, diacres, religieux et laïcs qui  composent l’Eglise catholique en  France et animent fidèlement les communautés chrétiennes vivantes et proches des hommes de ce temps."

 

Lettre ouverte de Mgr Hippolyte Simon,
vice-président de la Conférence des évêques de France


Le 29 janvier 2009

 


Lettre ouverte à ceux qui veulent bien réfléchir…..


Qui avait intérêt à salir la réputation du Pape ?


Je ne sais pas si je suis en colère ou si je suis malheureux : la vérité tient sans doute des deux. Mais trop, c’est trop, alors je dis : ça suffit ! Le déchaînement médiatique contre le Pape Benoît XVI, qui aurait réintégré quatre évêques intégristes, dont un négationniste avéré, ne relève pas de la critique, mais de la calomnie et de la désinformation. Car, quoi que l’on pense des décisions du Pape, il faut dire, répéter et souligner que ces quatre évêques n’ont pas été réintégrés . Et donc, Mgr Williamson, dont les propos tenus à la télévision suédoise sont effectivement intolérables, n’est toujours pas revenu au sein de l’Eglise catholique et il ne relève toujours pas de l’autorité du Pape. Les informations qui parlent  de réintégration reposent sur une confusion grave entre levée des excommunications et réintégration à part entière.

J’accorde volontiers mon indulgence à tous les journalistes et à tous les commentateurs qui ont pu confondre, de bonne foi, la levée de l’excommunication et la réintégration pure et simple. Les catégories utilisées par l’Eglise peuvent prêter à équivoque pour le grand public. Mais la vérité oblige à dire  que, selon le Droit de l’Eglise, ce n’est pas du tout la même chose. Si on confond les plans on devient victime de simplifications qui ne profitent qu’à ceux qui veulent faire de la provocation. Et on se fait complice, involontairement, de ces derniers. De façon habituelle, le grand public est en droit d’exiger d’un journaliste sportif qu’il sache distinguer, par exemple, entre un corner et un essai. Pourquoi l’Eglise n’aurait-elle pas le droit d’avoir aussi son vocabulaire « technique » et pourquoi devrait-on tolérer des approximations aussi graves simplement sous prétexte qu’il s’agit de religion ?

Reprenons donc exactement ce qui s’est passé. Suite à l’élection du Pape Benoît XVI, en Avril 2005, les évêques de la Fraternité Saint-Pie-X, fondée il y a plus de trente ans par Mgr Lefebvre, ont demandé à reprendre le dialogue avec Rome, mais ils avaient mis deux préalables: premièrement, la libéralisation du Missel de 1962, ce qui a été fait par le motu proprio, en juillet 2007 et, deuxièmement, la levée des excommunications.

Que signifie la levée des excommunications ? Pour prendre une comparaison familière, je dirai ceci : quand Mgr Lefebvre est sorti, c’est-à-dire quand il a désobéi en ordonnant quatre évêques malgré l’avis formel du Pape, c’est comme s’il y avait eu, automatiquement, une barrière qui était tombée et un feu qui s’était mis au rouge pour dire qu’il était sorti. Cela voulait dire que si, un jour, il voulait rentrer, il faudrait qu’il fasse d’abord amende honorable. Mgr Lefebvre est mort. Paix à son âme !  Aujourd’hui, ses successeurs, vingt ans après, disent au Pape : «Nous sommes prêts à reprendre le dialogue, mais il faut un geste symbolique de votre part. Levez la barrière et mettez le feu au clignotant orange !» Le Pape, pour mettre toutes les chances du côté du dialogue, a donc levé la barrière et a mis le feu au clignotant orange. Reste à savoir maintenant si ceux qui demandent à rentrer vont le faire. Est-ce qu’ils vont rentrer tous ? Quand ? Dans quelles conditions ? On ne sait pas. Comme le dit le cardinal Giovanni Battista Re [préfet de la Congrégation des évêques], dans son décret officiel : « il s’agit de stabiliser les conditions du dialogue ». Peut-être que le Pape, dans un délai que nous ne connaissons pas, leur donnera un statut canonique. Mais pour l’instant, ce n’est pas fait. Le préalable au dialogue est levé, mais le dialogue n’a pas encore commencé. Nous ne pouvons donc  pas juger les résultats du dialogue avant qu’il n’ait eu lieu.

Là-dessus, la veille du jour où devait être publié le décret du Cardinal RE, voici qu’une télévision suédoise publie ou republie les propos clairement négationnistes de l’un des quatre évêques concernés, Mgr Williamson. Le Pape, quand il a donné son feu vert à la signature du décret par le Cardinal pouvait-il connaître les discours de Mgr Williamson ? Très honnêtement, je crois pouvoir dire que non. Et c’est en un sens plutôt rassurant : c’est le signe que le Vatican n’a vraiment pas les moyens de faire surveiller tous les évêques et toutes les chaînes de télévision du monde ! C’est donc ici qu’il ne faut pas se tromper d’interprétation : que signifie cette coïncidence entre la signature d’un décret, prévue pour le 21 Janvier, et donc connue de Mgr Williamson, et la diffusion des propos télévisés du même personnage ?

Que chacun se demande : à qui profite le crime ? A qui profite le scandale provoqué par des propos d’une telle obscénité ? La réponse me semble limpide : à celui ou à ceux qui voulaient torpiller le processus inauguré par la signature du décret ! Or, pour peu que l’on suive un peu ces questions et les différentes interventions de Mgr Williamson depuis quelques années, il est clair que lui ne veut à aucun prix de la réconciliation avec Rome ! Cet évêque, dont je répète, qu’il n’a encore aujourd’hui aucun lien de subordination canonique vis-à-vis de Rome, a tout simplement utilisé la méthode des terroristes : il fait exploser une bombe (intellectuelle) en espérant que tout le processus de réconciliation va dérailler. Il fait comme tous les ultras de tous les temps : il préfère laisser un champ de ruines plutôt que de se réconcilier avec ceux qu’il considère comme des ennemis.

Alors je le dis avec tristesse à tous ceux qui ont relayé, - avec gourmandise ou avec douleur-, l’amalgame entre Benoît XVI et Mgr Williamson : vous avez fait le jeu, inconsciemment, d’un provocateur cynique ! Et, en prime, si j’ose dire, vous lui avez offert un second objectif qui ne pouvait que le ravir : salir de la pire des manières la réputation du Pape. Un pape dont il se méfie plus que de tout autre, car il voit bien que ce Pape ruine absolument tout l’argumentaire échafaudé jadis par Mgr Lefebvre. Je ne peux pas développer ici ce point. Je ne fais que renvoyer à un article que j’avais publié dans les colonnes du journal Le Monde, l’an dernier, au moment de la publication du Motu Proprio : « Quand je lis, un peu partout, que le Pape accorde tout aux intégristes et qu’il n’exige rien en contrepartie, je ne suis pas d’accord : il leur accorde tout sur la forme des rites, mais il ruine totalement leur argumentaire sur le fond. Tout l’argumentaire de Mgr Lefebvre reposait sur une prétendue différence substantielle entre le rite dit de Saint Pie V et le rite dit de Paul VI. Or, réaffirme Benoît XVI, il n’y a pas de sens à parler de deux rites. On pouvait, à la rigueur, légitimer une résistance au Concile si l’on pensait, en conscience, qu’il existait une différence substantielle entre deux rites. Peut-on légitimer cette résistance, et a fortiori un schisme, à partir d’une différence de formes ? »

Pour un fondamentaliste, et qui plus est, pour un négationniste forcené comme Mgr Williamson, Benoît XVI est infiniment plus redoutable que tous ceux qui font l’apologie de la « rupture » introduite par le Concile Vatican II. Car s’il y a rupture, alors il est conforté dans son opposition à la « nouveauté ». Mais celui qui démontre paisiblement que le Missel de Paul VI, la liberté religieuse et l’œcuménisme font partie intégrante de l’authentique Tradition Catholique, celui-là lui enlève toute justification.

J’ai bien conscience qu’il faudrait développer mon argumentation. Que chacun veuille bien me pardonner de renvoyer aux sites internet où tout ceci est visible. Mais je souhaite surtout que chacun veuille bien se méfier des provocations trop bien montées. Quant à ceux qui s’obstinent à répéter que Joseph Ratzinger a servi dans les Jeunesses hitlériennes, qu’ils veuillent bien relire le témoignage qu’il a donné à Caen, le 6 Juin 2004, pour le soixantième anniversaire du Débarquement en Normandie, et qu’ils se demandent ensuite ce qu’ils auraient fait à sa place. ..Quand on hurle un peu trop fort avec les loups d’aujourd’hui, on ne fait pas  bien la preuve que l’on eût été capable de se démarquer des loups de l’époque…

Reste un point qui est second mais cependant très grave : il faudra tout de même s’interroger sur la communication des instances romaines lorsqu’il s’agit de sujets aussi sensibles. Après la polémique de Ratisbonne (qui mériterait elle aussi d’être démontée attentivement..), j’espère – mais je me réserve d’en parler plutôt en interne - que les responsables de la Curie vont procéder à un sérieux débriefing  sur les ratés de leur communication. Pour le dire d’un mot, voici comment j’ai vécu les choses : Mercredi 21 janvier, les milieux intégristes italiens, qui croyaient triompher, « organisent une fuite » dans « Il Giornale ». Aussitôt le tam-tam médiatique, se met en route. Mais nous, membres des conférences épiscopales, nous ne savons absolument rien ! Et pendant trois jours les nouvelles – erronées, qui parlent à longueur de journée de réintégration – prolifèrent dans tous les sens comme un feu de brousse. Tout y passe. Arrive alors la « bombe » de Mgr Williamson… Et c’est seulement samedi matin, - trois jours  trop tard ! -, que nous recevons le communiqué officiel du Cardinal RE. Comment voulez-vous que nous puissions remettre le débat sur des bases correctes ? Le Cardinal Ricard s’y est employé, de très bonne façon, mais le feu était parti, et plus personne ne pouvait alors entendre une parole raisonnable.

Maintenant que la poussière commence à retomber, essayons de reprendre calmement nos esprits. Comme disait ma Grand-mère : d’un mal Dieu peut faire sortir du bien. Le mal c’est que le Pape Benoît XVI a une nouvelle fois été traîné dans la boue par une majorité de grands médias, excepté, Dieu Merci, La Croix et quelques autres. Beaucoup de catholiques, et beaucoup de gens de bonne volonté, sont dans l’incompréhension et la souffrance. Mais le bien, c’est que les masques sont tombés ! Si le dialogue continue malgré tout avec les évêques de la Fraternité Saint Pie X, - sous réserve, bien sûr, qu’ils passent  la barrière maintenant levée- , le discernement pourra se faire, car tout le monde sait un peu mieux  ce qu’ils pensent les uns et les autres.

Pour conclure, j’ai envie de m’adresser aux fidèles catholiques qui peuvent, non sans raison, avoir le sentiment d’être un peu trahis, pour ne pas dire méprisés, en cette affaire : méditez la parabole du Fils prodigue, et prolongez-la. Si le Fils aîné, qui avait d’abord refusé d’entrer dans la fête, dit qu’il veut rentrer, allez-vous le refuser ??? Ayez suffisamment confiance en vous-mêmes et en l’Esprit qui conduit l’Eglise, et qui a aussi guidé le Concile de Vatican II, pour penser que la seule présence de ce fils aîné ne suffira pas à étouffer la fête. Donnez  à ce dernier venu un peu de temps pour s’habituer à la lumière de l’Assemblée où vous vous tenez…

+ Hippolyte Simon,
Archevêque de Clermont.
Vice-président de la Conférence des évêques de France

 

 

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