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 En votant l’interdiction de construire des minarets, les Suisses ont pu donner l’impression de vouloir discriminer les musulmans. Un parti de la droite populiste et une formation d’inspiration évangélique sont à l’origine de cette initiative populaire (affiche à droite), alors que la plupart des autres partis et des Eglises étaient contre (à gauche). Le vote a déclenché un vaste débat en Europe, notamment en France, sur la place de l’islam et sur l’opportunité du référendum. Chez nous, un débat flou sur « l’identité nationale » tourne au débat sur l'islam. Nicolas Sarkozy, intervenu le 9 décembre, regrette le vote suisse tout en se référant à l'héritage chrétien de l'Europe. Nous nous interrogeons sur la signification du vote suisse et les problèmes identitaires qu’il semble refléter.
On ne va pas vous le cacher : cet article n’a pas été facile à écrire. Le sujet est assez éloigné de notre domaine de prédilection qu’est le christianisme. Et le principal fait traité – l'interdiction de construire des minarets votée par 57% des Suisses le 29 novembre - relève seulement en partie de la sphère religieuse, en l’occurrence l’islam. Surtout, ce vote divise profondément des chrétiens qui réfléchissent à sa signification. Des protestants évangéliques plutôt de droite, au sein de l’Union démocratique fédérale sont à l’origine de l’initiative. Le grand parti de la droite populiste, l’Union du centre, a suivi. Et certains évangéliques français s’en félicitent et voudraient organiser le même type de référendum en France. A l’instar de l’extrême-droite partout en Europe, ils parlent du « courage » des Suisses d’ « oser » braver des tabous « politiquement corrects ». Mais la plupart des autres évangéliques suisses du Réseau évangélique (1) et les protestants de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) ont pris leur distance du vote. Le Vatican le considère carrément comme une « entrave à la liberté religieuse » et le secrétaire général de la Conférence épiscopale de Suisse estime qu’il s’agit d’un « coup dur pour la liberté religieuse et l’intégration », ce qui correspond à des points de vue exprimés au sein de l'épiscopat français. La Conférence des Eglises européennes s'est montrée également préoccupée par le vote suisse dans un message du 10 décembre, date d'anniversaire de la Déclaration des droits de l'homme.
Vous comprendrez donc notre embarras d’en parler sur ce site, qui est interconfessionnel et où l’on s’intéresse prioritairement au christianisme et à la foi en Jésus. Les divisions entre frères chrétiens sont toujours désagréables et peuvent parfois constituer des contre-témoignages. Mais il faut évidemment tenter de comprendre et d’expliquer cette affaire, qui a été directement provoquée par des frères chrétiens. Car c’est un « fait divers religieux » hautement révélateur d’un climat malsain.
De toute évidence, un des vrais débats, en Suisse comme en France, est sur la place de l’islam. La burqa est une illustration spectaculaire d'un problème réellement existant qui vient de la sphère culturelle de certains musulmans (très minoritaires). Mais c’est un débat d’autant plus difficile à mener que le gouvernement veut que nous débattions de notre « identité nationale ». Celle-ci étant impossible à définir d’une façon consensuelle, ce débat officiel très passionnel, déjà entachée par des dérives xénophobes « tourne au débat sur l’islam », comme le journal Le Monde l’annonce dans son principal titre en une le 10 décembre. La seule intervention sur l’affaire des minarets par le président Nicolas Sarkozy est une longue tribune donnée au Monde le 9 décembre qui explique surtout la vision du président … sur le débat de l’identité nationale. Mais y a-t-il un rapport entre les deux ? Le fait même que l'on n'ose à peine poser une telle question est révélateur d'un climat pourri. Le discours de Sarkozy vise notamment les croyants qui doivent « savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation ». Tout le monde comprend qu'il parle des musulmans par trop décalés par rapport à ce que serait notre univers culturel en France. Mais, et c’est important, le président explique quand même que le référendum suisse porte sur une question à laquelle on ne peut répondre par oui ou par non : « Je suis convaincu, dit le président Sarkozy, que l’on ne peut que susciter des malentendus douloureux, un sentiment d’injustice, blesser les âmes en apportant une réponse aussi tranchée à un problème qui doit pouvoir être résolu au cas par cas dans le respect des convictions et des croyances de chacun. »
Notre point de vue sur le vote suisse et sur le silence des organisations protestantes françaises
Avant de vous proposer des éléments de compréhension, donnons notre point de vue. Histoire de dire d’emblée « d'où nous parlons », selon l’expression du sociologue Pierre Bourdieu. C’est important dans ce genre d’affaires. Plusieurs pasteurs évangéliques nous ont conseillé de ne pas donner notre point de vue « pour ne pas gêner », « parce que c’est complexe », « parce qu'il faut d'abord écouter l'autre » etc., etc.. Nous avons décidé de ne pas les suivre sur ce point. Jusqu’à ce jour (11 décembre 2009), ni la Fédération protestante de France, ni aucune organisation représentative d’Eglises évangéliques en France ne s’est exprimée, ni sur les minarets, ni sur la place de l’islam, ni sur l’identité nationale. On peut comprendre leur embarras et leur volonté de « ne pas ajouter dans le brouhaha médiatique », comme on nous l’a expliqué à la FPF. Mais il y a au moins deux problèmes :
1. Les responsables catholiques (évêques par exemple) n’hésitent pas à parler. Nombre d’évêques expriment leur franche incompréhension à la fois devant le vote suisse, à la fois devant une peur irrationnelle à l’égard des musulmans. Et plusieurs d’entre eux dénoncent régulièrement les dérives possibles et parfois constatées du débat sur l’identité nationale. Les évêques sont-ils devenus plus francs et plus courageux que les responsables protestants ? Ou les évêques sont-ils « imprudents » et « excités », eux aussi ? Dans les deux cas, ce serait vraiment intéressant d'en savoir plus.
2. Pendant que les organisations protestantes françaises représentatives se taisent, bien des évangéliques prennent la parole dans des blogs et sur des portails d’Internet importants. Ils se servent des moyens qui leur sont donnés dans une société démocratique pour défendre leur point de vue. Ce qui est normal et sain en soi. Mais les points de vue ainsi exprimés – généralement pour défendre le vote suisse - ne donnent pas une image représentative des protestants en France. Pour mieux comprendre, consultez les articles sur l’islam et le vote suisse publiés par Top chrétien et lisez les commentaires des internautes. Notre confrère et collègue Paul Ohlott en particulier a un regard plutôt favorable sur le vote suisse, ce qui suscite un grand enthousiasme chez beaucoup d’internautes. Ces gens ont manifestement envie d'en parler. Peut-être en ont-ils même besoin ? Lisez ensuite l’hebdomadaire Réforme, y compris le courrier des lecteurs, et consultez le blog de Sébastien Fath, le chercheur spécialisé sur le protestantisme évangélique. Là, vous lirez des commentaires très stimulants de personnes, souvent des protestants, qui sont d'un point de vue différent de ceux rencontrés sur Top chrétien. Plusieurs responsables protestants et évangéliques sont sur la même longueur d’onde que Fath. Ce chercheur porte un regard assez négatif sur le vote suisse et sur certains éléments bruyants de l’évangélisme français. Or le moins que l’on puisse dire est que les évangéliques ne sont pas d’accord entre eux.
Pour nous, cette affaire concerne les libertés religieuses. Elles font partie des droits de l’homme. Le journaliste exerce un métier qui dépend du respect de ce genre de droits. Alors, il nous est tout simplement impossible de rester « neutres ». L’interdiction formelle de construire des minarets vise clairement une seule religion. Les quatre (4) minarets suisses existants étant inoffensifs, muets (pas de muezzin ici), ne dépassant pas toujours la hauteur d’une maison, cette mesure nous semble donc par définition discriminatoire, voire absurde. Deux plaintes ont été déposées auprès du Tribunal fédéral en Suisse. La Cour européenne des droits de l'homme sera certainement saisie si le Tribunal fédéral déboute les plaignants.
Certains estiment que le minaret n’a pas vraiment de signification religieuse et qu’il n’est aucunement nécessaire pour la mosquée. Sur leur affiche, UDF se dit favorable à la liberté de culte, mais pas au minaret. C'est un argument que l'extrême droite utilise aussi pour qu'on pense d'elle qu'elle respecte bien les droits de l'homme. Il est vrai que le minaret a une fonction historiquement plutôt « politique » : il doit illustrer la domination de la religion musulmane sur toute la société. Un peu comme les tours de nos cathédrales. Mais qui prend ces traditions-là au sérieux aujourd'hui ? C'est devenu un enjeu architectural ou estéthique d'une part, et identitaire (et religieux) d'autre part. Voila tout. Dans les beaux quartiers de Paris, dans le Ve arrondissement, il y a un minaret depuis les années 20 à côté de la Grande mosquée. Il n'a pas suscité de polémiques particulières. A Evry (Essonne), le minaret est juste à côté d'une nouvelle cathédrale qui n'a pas de clocher. Mgr Dubost n'a aucun problème avec ses voisins musulmans. Autre argument avancé par certains : le minaret n’est nullement mentionné dans le Coran (ce qui explique que certains courants rigoristes sont contre leur usage). C'est donc comme nos clochers. Mais, soyons sérieux : les minarets sont associés aux musulmans. Ils s’y identifient. Et c’est cette perception qui compte. Et si vraiment la construction d’un minaret posait problème pour le voisinage, il y a certainement – en Suisse comme partout ailleurs en Occident – suffisamment de règles au niveau local pour y échapper. Les musulmans et les évangéliques français connaissent bien ces problèmes-là !
Non, le fait de faire adopter une loi - par référendum - est très inutilement blessant à l’égard d’une minorité qui s’estimait déjà victime de différentes injustices. A la rigueur, nous sommes plutôt d'accord avec Nicolas Sarkozy sur ce point précis. En tant que protestants évangéliques, favorables à la liberté religieuse au nom de ce Dieu de la Bible qui nous veut libres, nous devons dénoncer l’organisation de cette votation. Et si ce vote contre les minarets peut être en soi « démocratique », populaire et même compréhensible dans le contexte actuel (voir plus bas), on ne voit pas pourquoi il serait « courageux » de s’en prendre ainsi à une minorité religieuse. Un parti chrétien qui voulait vraiment être courageux pourrait par exemple essayer de légiférer contre les temples à la gloire de Mammon dans les villes. Ou s'élever contre le secret bancaire qui permet le blanchiment d'argent sale dans la Confédération helvétique. Là au moins, il serait conforme à la Bible et socialement et économiquement utile. Mais voici que l'UDF ne fait que semer la haine. D’ailleurs, les affiches électorales utilisées par les deux principaux partis ayant défendus le référendum – UDC et UDF – jouent terriblement sur des peurs xénophobes indignes d’une société démocratique. L'affiche que vous voyez à gauche, utilisée par l'UDC, n'a rien à envier à la pire propagande totalitaire. Celle que vous voyez sur la page d'accueil est plus soft, mais néanmoins trompeuse. D’un point de vue strictement politique, il faut aussi s’interroger sur les conséquences. Tous ceux qui croient au clash des civilisations, à la rupture totale entre l’Occident et le monde arabo-musulman (ou musulman tout court), sont contents aujourd’hui. L’extrême droite européenne jubile. Tout comme les islamistes qui haïssent l’Occident. Ce vote suisse sera utilisé pour légitimer leurs discours. Nous pensons qu’il était regrettable d’offrir aux islamistes ce cadeau-là. Nous avons peur des conséquences.
Voila. Tel est notre point de vue subjectif qu’il nous est impossible de taire. Si vous ne le partagez pas, lisez d’abord cet article du sociologue suisse Jean-François Mayer de l’Institut Religioscope. Et restez « en ligne » pour évaluer nos éléments de compréhension de ce vote historique et le débat qu’il a provoqué partout en Europe. Nous avons regroupé ces éléments dans quatre rubriques : l’exigence de réciprocité, les ambiguïtés de l’islam, l’héritage chrétien et la liberté religieuse, les problèmes des identités. Peut-être trouverions-nous quand même un terrain d’entente ?
L’exigence de réciprocité
Pour comprendre ce vote, nombre d’observateurs chrétiens mettent en avant l’idée d’une nécessaire exigence de réciprocité. Se situant quelque part dans la stratosphère des faits religieux globaux, ils font remarquer que les libertés religieuses sont bien respectées dans les pays occidentaux et globalement mal respectées dans les pays musulmans en général et arabo-musulmans en particulier (souvent pire que les pays communistes). Ce qui n’est évidemment pas normal. Il faudrait exiger des pays qui ne respectent pas les droits de l’homme de le faire, en effet. Barack Obama l'a fait lors de son discours au Caire au printemps dernier. Sarkozy le fait de temps en temps aussi. Tous les Etats de droit qui se respectent devraient rappeler au respect des droits de l'homme tous les matins que Dieu fait. Et parmi ces droits, il y a notamment celui de prier, de lire et de distribuer la Bible d'une façon respectueuse. La plupart des Etats dits "islamiques" n'acceptent pas ce droit humain.
Mais ce raisonnement d'une nécessaire réciprocité a donné naissance à une variante populiste que l’on peut résumer ainsi : puisque les chrétiens n’ont même pas le droit de posséder des Bibles dans des pays comme l’Arabie Saoudite, les musulmans en Occident devraient au moins manifester leur reconnaissance de vivre dans un pays libre et donc cesser de se faire trop remarquer, par des minarets et autres signes ostentatoires qui nous choquent dans notre « identité ». L'argument se retrouve souvent à ce niveau intellectuel : "« Ils » sont intolérants à l’égard des autres religions « chez eux » mais ne respectent rien quand « ils » sont « chez nous ». Alors, ce n’est pas grave si on leur interdit des minarets. Ces tours qui ne servent à rien pour leurs mosquées peuvent être très gênantes pour « nos » paysages, n’est-ce pas ? Les musulmans n'ont qu'à accepter qu'ils sont dans des pays chrétiens. Sinon, qu'ils rentrent chez eux !"
Cette exigence de réciprocité-là est à la fois absurde et contraire à l’Evangile. Absurde, parce que ce n’est pas à notre copain Mohammed de Villeurbanne, qui peut être né en France et citoyen français, de résoudre les problèmes politico-religieux à Alger ou à Riyad. Anti-évangélique parce que nous devons toujours donner le bon exemple.
Or ce devoir existe aussi chez les musulmans. Suivant leur tradition coranique, ils doivent respecter les autres, notamment quand ils sont à l'étranger, chez l'autre. Le problème est que la plupart des 400 000 musulmans suisses ou 5 millions de musulmans français (ou de culture musulmane) ne sont pas « chez l’autre », mais chez eux ! Et ils n’ont pas assez de mosquées. Ils se sentent parfois lésés. C'est un sentiment pas toujours justifié, mais un sentiment quand même. L’islam à la française est en train de se construire, mais cela prend du temps. Et ce n’est pas en réduisant tous les musulmans à des terroristes potentiels qu’on va les aider. Quant au témoignage chrétien en milieu musulman, il est évident que l’affaire des minarets complique des choses.
En revanche, il est effectivement choquant de constater que seuls les médias chrétiens (et encore…) parlent clairement de l’oppression dont sont victimes les chrétiens dans la plupart des pays musulmans. Une agression contre un musulman en Europe suscite à juste titre une grande émotion dans nos médias nationaux et l’action sera poursuivie par la justice. Un massacre de chrétiens au Pakistan ou l’instauration de lois « anti-conversion », totalement contraires aux droits de l’homme, suscitent tout au plus des brèves dans nos grands médias sérieux. Et des associations comme Portes ouvertes crient dans le désert. C’est honteux et injuste. Mais ce n’est pas la faute de la minorité musulmane en Europe ! Ce silence est la faute des Européens, de leurs médias et de leurs hommes politiques qui n’ont pas le courage de dénoncer les régimes politiques dans les pays musulmans. En Suisse, l’UDC et l’UDF savent utiliser à merveille cette forme perverse de la thèse de la réciprocité.
Les ambiguïtés de l’islam
Dans certains milieux chrétiens, il est à peu près impossible de parler sereinement d’islam. Soit parce que c’est forcément une belle "religion de paix" et celui qui ose suggérer que les Frères musulmans sont d’abord des musulmans et pas toujours animés d'un esprit fraternel risque de passer pour un islamophobe. Dans beaucoup d’associations catholiques, on a cette attitude-là. Dans d’autres milieux, parfois évangéliques, l’islam est pratiquement l’incarnation du mal et celui qui ne le voit pas est un naïf. Mais dans les deux cas, nous sommes face à des excès. Aucune religion en tant que fait social n'est entièrement "pacifique". Mais il convient toujours de bien distinguer le politique du spirituel. La diabolisation de l'islam faite par certains chrétiens exprime assez bien comment ces chrétiens voient leur propre religion. Comme quelque chose d'exclusif. C'est évidemment oublier que Jésus n'est pas venu pour fonder une nouvelle religion. Il est venu pour nous sauver. Tous. On peut regretter que les musulmans, les juifs et les autres non chrétiens ne Le reconnaissent pas (et nous le regrettons), mais cela reste une affaire spirituelle. Un point c'est tout. Nous ne pouvons pas reprocher à l'islam son caractère théocratique et intolérant et en même temps obliger formellement les musulmans à souscire à nos conceptions chrétiennes.
Pour nous, l’islam comme fait religieux (social) a au moins un problème : conçu pour dominer une société, il n’a jamais appris à vivre sur un pied d’égalité avec les autres religions sauf en Europe et encore (Bosnie, Macédoine, Albanie,…). Politique et spiritualité y sont mêlées. Par ailleurs, on peut dire sans ambages que l’islam tel qu’il est vécu dans beaucoup de pays arabes produit une certaine intolérance, parfois une grande violence, notamment à l'égard des musulmans eux-mêmes. La déterritorialisation, puis la mondialisation, des courants rigoristes, dont le salafisme, ont eu des effets catastrophiques que tout le monde connaît. Les facteurs sont à la fois politiques, religieux et spirituels (du Coran).
Mais il y a des violences plus subtiles et bien plus représentatives que l'islamisme (moins de 10% des musulmans) et l'islamisme armé et potentiellement terroriste (ultra-minoritaire). Ainsi l’interdiction formelle de se convertir à une autre religion. Cet interdit coranique est systématiquement justifié par les autorités musulmanes. Une certaine violence de la culture de certains pays musulmans est parfois importée dans les pays occidentaux. Un exemple : des filles musulmanes interdites de sortir avec des garçons non musulmans. Elles se révoltent et sortent quand même. Ses frères se transforment en justiciers au nom d'une tradition qui n'a souvent rien à voir avec le Coran. Autre exemple : un musulman fréquente une Eglise évangélique et veut se convertir au christianisme. Il est rejeté par sa famille. Encore un exemple : une Européenne épouse un musulman et ils ont un enfant. Le clivage culturel est trop important. Divorce. L’Européenne est privée de contact avec son enfant.
Ce genre de fait divers, et on vous épargne les histoires de viols, la presse populaire en raffole. L’extrême-droite aussi. L'UDC ne recule devant aucune caricature des musulmans et des étrangers (voir affiche). Peu importe que l’on pourrait parfois dire la même chose de la culture de certaines familles catholiques portugaises, ces faits objectivement imputables à une culture arabo-musulmane intolérante et macho – mais qui a aussi d’immenses qualités et des solidarités familiales dont la même presse ne parle jamais – constituent des éléments qui finissent par produire une méfiance à l’égard d’islam chez ceux qui connaissent mal les musulmans. Et quand nos élus et nos journalistes refusent de parler de ces réalités-là, au nom d’on ne sait quelle pitié dangereuse, l’exploitation populiste est d’autant plus facile. Le politiquement correct nous empêche de parler posément des ambiguïtés de l'islam et de la société arabo-musulmane. Il nous empêche même de parler sereinement du financement saoudien de trop de mosquées en Suisse, en France ou ailleurs. Or ce phénomène produit une contre-réaction populiste terrible.
La campagne contre les minarets rejoint la lutte anti-immigrés de l'extrême-droite. En Suisse, comme en France, l'extrême-droite, voire la droite, fait généralement cet amalgame : musulmans = étrangers. Et elle attribue le sentiment d'insécurité au sentiment qu'il y a trop d'immigrés. En cette matière, l'UDC ne recule devant rien. L'affiche sur moutons, utilisée pour une votation contre l'immigration extra-européenne, rassemble aux affiches nazis contre les juifs. Ni plus ni moins. Comparaison n'est pas raison, mais on est parfois tenté de penser que certains Suisses ont été frappés d'amnésie. En tout cas, les organisations juives un peu partout dans le monde, notamment aux Etats-Unis, ont été parmi les premières à réagir contre l'initaitive anti-minarets et la campagne de l'UDC. Et on peut faire confiance aux représentants d'organisations juives pour repérer les dangers de cette rhétorique. Lisez la tribune du 3 décembre dernier du grand rabbin de France Gilles Bernheim en cliquant ici.
Apprenons à dire à nos amis musulmans qu'en tant que chrétiens, on les aime. Au nom de cet amour, on devrait pouvoir leur parler franchement. Et ils ont certainement des choses à nous apprendre aussi sur nos comportements. Leur religion n'est pas et n'a jamais été une simple "religion de paix". Ils le savent mieux que nous. Or des choses horribles ont été commises au nom du christianisme aussi. La mémoire de cette violence-là est souvent vive dans les pays arabo-musulmans. Comment leur expliquer que le Christ n'a rien à voir avec cette violence ?
L’héritage chrétien et la liberté religieuse
La liberté religieuse en Occident est en partie « tombée du ciel ». Les principes de cette liberté de croire en Dieu ou ne pas croire en Dieu se trouvent dans la Bible. Il a pourtant fallu des siècles de luttes de chrétiens pour instaurer concrètement ces libertés. Elles ont aussi des limites. Elles supposent toujours le respect des autres. Ainsi, au cas où des musulmans se mettraient à construire massivement des minarets, certains pourraient légitimement s’inquiéter. L'UDC et l'UDF ont véhiculé l’idée selon laquelle les musulmans suisses couvriraient le pays avec leurs minarets. Ils profiteraient alors des libertés durement acquises par des chrétiens. Plus généralement, on peut craindre qu’aux yeux de certains, l’héritage chrétien se limite à une sorte de devoir de garder intactes nos monuments religieux (chrétiens) et à conserver nos traditions. Si nos églises et temples sont vides, mais les mosquées pleines, entretenons surtout nos vieux bâtiments et méfions-nous des minarets. Voila un raisonnement qui ne servira guère la cause du christianisme.
En cette matière, beaucoup d’évangéliques semblent ignorer l’histoire de leurs aînés. C’est surtout aux évangéliques (anglais et américains) que l’on doit les premières expériences de libertés religieuses, voire de laïcité, au monde. Quant aux libertés pour les musulmans en pays chrétien, elles sont explicitement mentionnées pour la première fois dans les écrits du pasteur Thomas Helwys (vers 1550 – vers 1616), fondateur de la première Eglise baptiste en Grande-Bretagne en 1612 (2). Dans Une brève déclaration du mystère de l'iniquité, une œuvre de 200 pages, Helwys a écrit la première plaidoirie dans son pays en vue de la liberté de conscience et de culte pour tous. Dédié au roi Jacques 1er, Helwys osa dire :
« Notre Seigneur le roi n'est qu'un roi terrestre... et que ses sujets soient hérétiques, turcs, juifs ou quoi que ce soit, il n'appartient point à la puissance terrestre de les punir (à cause de leurs convictions religieuses).... »
Le mot "turcs" signifie en réalité musulmans. Helwys a été jeté en prison suite à la publication de son œuvre. Le vrai héritage chrétien de l’Europe, on le doit effectivement à des chrétiens courageux comme lui. L’interdiction de construire des minarets ou, d’ailleurs, l’arrêt début novembre de la Cour européenne des droits de l’homme exigeant la suppression des crucifix dans les écoles en Italie et en Espagne ne sont pas particulièrement conformes à cet héritage chrétien. En tant que protestants évangéliques, on trouvera toujours des versets bibliques pour justifier ces décisions proprement iconoclastes. C'est un peu comme les athées et les laïcards. La lettre a été respectée. Mais aura-t-on vraiment fait preuve d'amour à l'égard du prochain ?
Les problèmes des identités
La plupart des observateurs font remarquer que le vote suisse est aussi le reflet d’une peur populaire, identitaire, de l’islam, qui renverrait à des problèmes d’identité des Européens de culture « chrétienne ». Cette peur est moins partagée par « l'élite ». De fait, tous les partis politiques établis (sauf l'UDC) y compris le petit Parti évangélique, l’essentiel des autorités ecclésiastiques, les dirigeants économiques ont appelé au rejet du vote (l'affiche est une initiative islamo-chrétien qui explique que « le ciel en Suisse est suffisamment grand pour toutes les religions »). Mais 57% des Suisses, avec une participation de 53%, ont pourtant suivi l’UDC. D’après les représentants du gouvernement helvétique, beaucoup de Suisses ont effectivement peur de l’image qu’ils se font de l’islam. L’élite, elle, n’a pas réussi à convaincre. C’est aussi l’analyse que fait le Réseau évangélique, l’organisation protestante évangélique, branche romande de l'Alliance évangélique qui appelait à rejeter la proposition.(1)
L’islam incarnerait, malgré lui, une menace floue venant de l’extérieur. Cette peur correspondrait en réalité, d’après beaucoup d’observateurs, à la mondialisation économique qui déstabiliserait nos sociétés. Par ailleurs, le côté « religieux » des musulmans pieux nous interroge sur la perte de nos propres repères religieux ou culturels. Mondialisation, perte de repères… ce sont là des vrais problèmes. Et le regard que nous portons sur l’islam peut être révélateur de ces problèmes d’identité-là. Jean-Paul Willaime, directeur de l'Institut européen en sciences des religions, écrit dans Le Monde du 5 décembre : « L'islam est, à bien des égards, devenu le sismographe des interrogations européennes sur l'identité, du rapport ambivalent et incertain avec les héritages religieux qui ont marqué l'histoire et la culture du Vieux Continent. » Il appelle de ses vœux « une laïcité raisonnée et raisonnable, à la fois intransigeante et accommodante (…)» « En France, dit-il, cela signifie une laïcité de reconnaissance et de dialogue, dépassant une catho-laïcité entretenant sur le plan de la culture symbolique le privilège ancien du culte majoritaire. »
Alors dialoguons plutôt que de faire des procès d’intention contre les musulmans. D’ailleurs, s’ils ont bien lu le Coran, on pourra parler de Jésus avec eux. Et on aura des occasions de méditer les paroles de Paul dans la lettre aux Romains 13.8-10. Mais ne demandons plus aux musulmans de résoudre des problèmes d’identité propres à l’Europe. D'ailleurs, les musulmans ont probablement autant sinon plus de problèmes d'identité que nous.
Henrik Lindell
Cet article a été mis en ligne après beaucoup d’hésitations le 11 décembre 2009.
1. Déclaration du Réseau évangélique suisse après le vote le 29 novembre 2009 : « Le peuple suisse a accepté de manière nette l'initiative sur les minarets. Le Réseau évangélique prend acte d'une volonté populaire de faire face à la menace d'une frange radicale de l'islam en Suisse, même si ce cela ne reflète pas la situation globale des musulmans en Suisse. Il regrette vivement que cette crainte s'exprime par un ancrage dans la Constitution d'une règle particulière concernant une communauté religieuse particulière, estimant que cette initiative répond de la mauvaise manière à de vraies questions. Il estime également que cette décision populaire est vraisemblablement le reflet de peurs de la part d'une majorité de la population qui ne connaît plus les fondements de ses propres croyances. Pour aller à la rencontre de l'autre sans crainte, il s'agit d'approfondir ses propres convictions religieuses.
De ce fait, le Réseau évangélique pense qu'il faut que la société civile, en lien avec les politiques, réfléchisse à l'avenir en réaffirmant la nécessité de travailler à la paix confessionnelle d'une part, tout en fixant des limites nécessaires au maintien de la cohésion sociale, et en approfondissant les convictions qui sont à la base de notre société judéo-chrétienne. Le Réseau évangélique espère que l'acceptation de cette initiative ne limitera pas la défense de la liberté religieuse dans le monde, notamment celle des chrétiens persécutés.
Pour mémoire, le Réseau évangélique suisse (RES) a pris position en estimant que le oui à l'initiative ne résoudrait aucun des vrais problèmes, qu’il s’agisse des mariages mixtes ou forcés, des mutilations sexuelles, du port du voile, etc.
Le Réseau évangélique souhaite rester en lien avec toutes les composantes religieuses de notre pays. »
C'est nous qui avons souligné. Il nous semble très difficile de ne pas partager cette vision qui est celle de nos frères évangéliques en Suisse.
2. La citation vient de l'ouvrage du pasteur David Boydell Quelques personnages qui ont marqué l'histoire des baptistes , Paris, 2006, Commission des recherches historiques de la FEEBF. Nous lui adressons nos remerciements pour la rédaction de ce passage.
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