Dieu et Moi

Mosquée près de Ground Zero | L’erreur politique d’Obama

Faut-il vraiment une mosquée près de Ground Zero ? Cette polémique stupide est révélatrice d’une faute politique monumentale d’Obama et de la capacité de nuisance des médias et des républicains.


Si Obama défendait à haute voix le projet d’une mosquée près de Ground Zero, alors il deviendrait une proie idéale pour les républicains. Evident non ? Un Américain sur cinq pense qu’Obama est musulman. En plus il s’appelle Hussein. Une importante réaction populaire, populiste et xénophobe, monte dans certaines parties du pays. C’est le Tea Party. Une forme de poujadisme que nous pouvons trouver horrible, certes, mais aussi une réalité avec laquelle il faut compter en démocratie.
A cela, il faut ajouter des résistances toujours très fortes à toutes les réformes importantes que ce président a faites : la santé, les banques, des stimuli pour l’emploi et, bientôt, un assouplissement des règles pour les nombreux travailleurs immigrés. Et pendant ce temps, le pétrole continue de polluer les côtes des Etats du Sud alors que le chômage ne cesse de monter, ce qui est toujours très pénalisant pour les présidents américains (on n’est pas en France…). Que ce premier président noir ne fasse donc rien de plus qui puisse nuire à sa responsabilité de gardien de l’unité nationale ! Qu’il évite en particulier que son action puisse être interprétée comme une défense d’un islam conquérant au détriment des victimes chrétiennes ! Evident, non ? Tu parles ! C’est exactement ce qui s’est passé.
En tant que gentils Européens naïfs et idéalistes, nous pouvons toujours faire comme tant d’autres démocrates et comme la majorité des New-Yorkais et aussi de nombreux républicains, dont le maire Michael Bloomberg : admettre que les musulmans construisent leurs mosquées où ils le veulent, conformément à la législation. Le projet en question est assez banal. La communauté des musulmans dans cette agglomération de quelques 20 millions d’habitants veulent faire un centre culturel où il y aurait notamment une mosquée. Dans le sud de Manhattan, il n’y a en a pas, alors qu’on y trouve plusieurs synagogues et des dizaines d’églises, dont notamment la fameuse Saint Paul, petite église épiscopalienne miraculeusement debout à côté des deux tours effondrées. C’est seulement au centre de Manhattan et surtout dans le Nord de l’île, dans le quartier d’Harlem, qu’on trouve des mosquées.
Le président a logiquement pensé que la communauté musulmane new-yorkaise « a le droit de construire un lieu de culte et un centre communautaire dans une propriété privée dans le sud de Manhattan », donc près du site de Ground Zero, ancien lieu des deux tours effondrées du World Trade Center. Il l’a déclaré le vendredi 13 août, lors d’un repas de rupture de jeûne de ramadan. Ce qui a immédiatement mis le feu au poudre républican. Peu importe que le conseil municipal new-yorkais l’avait déjà voté en mai dernier. Peu importe que le président rappelle des évidences et des droits constitutionnels pour un pays où la liberté religieuse n’est pas qu’un slogan. Peu importe que tout ce projet, et l’évidente volonté du président, vont justement dans le sens d’une réconciliation entre l’islam et le reste du monde, il ne fallait pas l’affirmer sur ce ton-là (ému), à cette occasion-là (ramadan) et en cette période pré-électorale (les élections du mid-term en novembre prochain qui risquent d’être très défavorables aux démocrates).
Les Sarah Palin et autres voix imposantes au sein du Parti républicain, dont l’ex-président de la chambre des représentants Newt Gingrich, se sont vite érigés en défenseurs des victimes des attentats du 11 septembre.
Gingrich a finement comparé l'installation d'une mosquée près du site du 11 septembre à un symbole nazi près d'un mémorial dressé pour les victimes de l'Holocauste. Le responsable du Tea Party, Mark Williams, a affirmé que la mosquée pourrait être utilisée « par des terroristes pour vénérer leur dieu de pacotille ». Dans certains pays européens, il faudrait beaucoup moins pour être condamné pour diffamation. Mais aux Etats-Unis, on peut dire n'importe quoi à l'égard des musulmans. Et cela plaît aux médias républicains comme la Fox News et le New York Post (à ne surtout pas confondre avec l'excellentissime et nuancé New York Times), qui ont ainsi pu pointer du doigt le président démocrate. C'est leur sport préféré. Ils ne se prennent pas au maire républicain Bloomberg, qui est le vrai responsable de la décision. Le projet fait maintenant l'objet d'une polémique nationale. Toutes les grandes personnalités politiques du pays sont invitées à le commenter. Les uns défendent les familles des victimes, l’honneur du pays, etc.. Les autres défendent la liberté religieuse et les musulmans, parfois victimes d’une islamophobie. Obama a beau commenter ses propres paroles en expliquant qu’il ne voulait pas se prononcer sur la « sagesse » de la décision du conseil municipal. Trop tard.
De toute évidence, c’est une faute politique d’intervenir de cette façon. Si Obama n’avait rien dit, le projet serait commenté par peu de personnes. Et le centre islamique en question serait installé, a priori sans problèmes, à 180 mètres de Ground Zero. Mais le 22 août, une manifestation a été organisée « pour les victimes ». Une autre manifestation a rassemblé des personnes favorables à la liberté religieuse.
Une chose est sûre : Obama, quoique moralement irréprochable, est totalement perdant dans cette affaire. Ou, disons qu'il a pris, au minimum, de très gros risques. Les musulmans américains, une petite minorité, ne comptent pas beaucoup politiquement aux Etats-Unis. Ils n'ont pas d'élus imposants ou de partis politiques qui les défendent particulièrement. Rien à voir avec les juifs, par exemple. Ou, bien sûr, les catholiques et les évangéliques dont le soutien est toujours activement recherché par les républicains et les démocrates.

Nous étions à New York au début de cette polémique (du 14 au 18 août). Nous avons rencontré des New-Yorkais essentiellement favorables au projet du centre islamique. Ainsi notre ami William Griffin du mouvement Catholic Worker. Il voyait une volonté de se réconcilier avec le monde musulman. Les promoteurs musulmans du projet sont des gens très respectables et respectés. L’imam est connu pour ses condamnations de l’islamisme violent. William était aussi impressionné par l’attitude positive du maire républicain, « juif et milliardaire », qui « aurait pu rejeter la demande des musulmans de construire une mosquée ». En général, le très catholique William, qui voue toute sa vie à une œuvre sociale, est très critique à l’égard des dirigeants de la ville, surtout Bloomberg, responsable d’une situation sociale effectivement dramatique pour trop de sans abris. Or pour ce dossier, Bloomberg a fait preuve d'un sang froid et d'un sens politique certain, allant jusqu'à féliciter le président Obama.
Mais nous avons aussi compris l’importance de cultiver la mémoire des victimes des attentats. William nous l’a expliqué aussi. Ground Zero est un endroit vraiment sacré. Pas seulement à cause du nombre des morts. Mais parce que c’est un lieu d’héroïsme que beaucoup d’Américains trouvent emblématique du pays : des centaines de pompiers sont morts en essayant de sauver des rescapés du premier impact des avions. Faites un tour à la petite église Saint Paul tout près de Wall Street où l’on célèbre cette mémoire-là avec des textes, des photos et des prières. Vous verrez. Il y a là un trésor d’humanité à sauvegarder. Nous avons essayé, en vain, de ne pas fondre bêtement en larmes face à l’évocation de tous ces enfants, pères et mères de famille morts à cause d’un fanatisme religieux obscène. Or l’amour est ici vainqueur. Il n'y a pas d'appel à la vengeance, pas de revendication religieuse ou politique. Seulement un endroit où règne la paix et la mémoire. Il y a des croix, dont la signification est très claire pour les chrétiens.
Il faut comprendre cette émotion. Construire une mosquée près de ce lieu doit au minimum être précédé par une explication intelligente et des discussions rationnelles. Une majorité des Américains, selon des sondages discutables, seraient hostiles au projet de mosquée près de Ground Zero.
Il faut, par ailleurs, sans cesse, revenir – à froid – non seulement sur les attentats, mais aussi sur les suites.
Le 11 septembre 2001, environ 3000 personnes sont mortes lorsque les deux tours du World Trade Center se sont effondrées suite à l’attaque aérienne organisée par une vingtaine d’islamistes kamikazes d’al Qaïda. Sans dramatiser inutilement cet événement, on peut dire qu’un acte de guerre fut commis au nom d’une certaine idée de l’Islam. Certains musulmans, archi-minoritaires, l’ont en effet approuvé pour des raisons prétendument spirituelles. D’autres musulmans se sont félicités de cette attaque pour des raisons politiques : les Etats-Unis et surtout le quartier d’affaires de Manhattan sont l’incarnation de la suprématie occidentale (« chrétienne » de surcroît) tant détestée. Pour les déséquilibrés islamistes, la World Trade Center aurait été, en plus, la tête de pont du soutien américain inconditionnel à Israël, qui fait tant souffrir les Palestiniens. Et les voici frappés au cœur.
Or la grande majorité des musulmans, à en juger par les réactions des chefs d’Etat des pays à majorité musulmane, ont été doublement choqués par ces attentats : non seulement ils sont humainement terrifiants ; ils n’ont rien à voir avec une religion que ces musulmans jugent pacifique. Le 11 septembre, certaines victimes étaient musulmanes. D'ailleurs, la grande majorité des victimes du terrorisme islamiste sont des ... musulmans.
Et après le 11 septembre 2001, des dizaines de milliers de personnes sont mortes dans des guerres organisées par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak. La plupart de ces victimes sont musulmanes et n’ont rien à voir avec les attentats du 11 septembre. Dans le monde musulman, les Etats-Unis sont souvent perçus comme une puissance hostile. Selon certains, le fait de permettre la construction d’une mosquée si près de Ground Zero aurait été une victoire pour le monde libre. On aurait démontré que l’Occident respecte la liberté religieuse, contrairement à la plupart des gouvernements des pays à majorité musulmane. Mais selon d’autres, la construction d’une mosquée en ce lieu précis aurait pu être revendiquée comme une victoire par al Qaïda et des mouvements islamistes comme le Hamas et le Hezbollah. N’est-il pas difficile de juger de la pertinence des uns et des autres tout en respectant leurs sensibilités ? Or, une chose est sûre : cette affaire n’en serait pas une si Obama avait eu la sagesse de se taire un certain vendredi 13 août. Ce qui pose surtout le problème de l’influence des médias.
Pour finir, et si vous voulez rigoler, mais il faut parler anglais correctement, jetez un coup d’œil sur ça : cette analyse humoristique raconte comment la Fox News, une chaîne de télé d’une grande vulgarité et de sensibilité républicaine populiste, détenue par Rupert Murdoch, a suggéré que la nouvelle mosquée pourrait devenir un nouveau centre de commandement du terrorisme islamiste. Certains capitaux proviendraient de l’Arabie Saoudite, pays d’origine d’un certain Ben Laden. Bref… Mais puisque Murdoch est lui-même lié à des capitaux saoudiens, le journaliste sur Daily News suggère que la Fox News pourrait être, elle aussi, un centre de commandement terroriste. On pourrait utiliser les mêmes « arguments ».
Oui, il vaut mieux rire de cette soupe médiatique sciemment gonflée par des républicains en manque de popularité. Dieu merci pour cette Amérique qui sait aussi se moquer d’elle-même et faire preuve d’intelligence. Et n'oublions que les Américains s'intéressent beaucoup plus à la situation économique du pays et de leurs conditions de vie que de ce genre de débats médiatiques indécents. Quant aux arguments rationnels des uns et des autres au sujet du centre culturel islamique près de Ground Zero, retenons ces phrases de Barack Obama :
« Rappelons-nous toujours contre qui nous nous battons et pourquoi nous nous battons. Nos ennemis ne respectent pas la liberté de religion. »
HL
Cet article a été mis en ligne le 23 août 2010.
La photo provient de flickr.com, creative commons et a été prise par KRB. On y voit Ground Zero depuis une installation provisoire, qui permet surtout de suivre la progression des travaux sur la nouvelle tour unique.