Dieu et Moi

Sarkozy et l'Eglise catholique : tout va bien ?

45 organisations chrétiennes et plusieurs évêques s’opposent actuellement à un projet de loi sur l’immigration. Le président Sarkozy et le Vatican tiennent donc des discours apaisants…

Tout le monde qui sait lire peut constater que l’Eglise catholique et le gouvernement français actuel ne sont absolument pas sur la même ligne en matière d’immigration, d’écologie, de justice sociale et d’éthique privée. La doctrine sociale de l’Eglise catholique en général et la dernière encyclique du pape Benoît XVI en particulier, Caritas in Veritate, ne sont pas compatibles avec la politique actuelle du gouvernement français et du président Nicolas Sarkozy. Imagine-t-on une seule seconde l’Eglise catholique défendre le bouclier fiscal (i e en crise économique, il faut donner encore plus aux riches), la politique d’immigration française (i e méfions-nous plus particulièrement des pauvres des pays pauvres), la politique énergétique (i e le nucléaire, c’est vraiment génial, mais le pétrole c’est bien aussi), la politique du logement (i e le logement social, la mixité et tout ça, c’est plutôt à la gauche de le faire…) et enfin les mœurs conjugales telles qu’elles sont défendues et incarnées par les membres du gouvernement (précisions inutiles) ?
A cause de tous ces vrais désaccords, on aurait pu penser que la rencontre que le président Sarkozy avait demandée et obtenue en un temps record auprès du Vatican soit suivie de certaines clarifications. Il y a, comment dire, besoin d’explications. Le gouvernement français a notamment un problème avec « l’électorat catholique », qui est traditionnellement plutôt de droite mais qui serait maintenant déboussolé. Le président a surtout besoin d'entendre qu'il est à côté de la plaque, autant sur les questions citées que sur d’autres dossiers.
L’audience officielle a eu lieu le 8 octobre. Nicolas Sarkozy a su se montrer plus respectueux que la dernière fois qu’il a vu Benoît XVI à Rome il y a bientôt trois ans. Il paraît qu’il avait atteint son portable cette fois-ci et qu’il avait emmené dans sa délégation des personnalités compétentes. En plus, il aurait prié (ou médité, selon les versions). Seul. Il aurait même « murmuré le Notre Père », à en croire le correspondant de Radio Notre Dame sur place.
Mais de quoi a-t-on parlé ? Qu’est-ce que le pape a dit au président français ? Et quelles étaient les raisons précises de ce dernier de se déplacer à Rome ?
Voilà ce qui était important. Et voilà ce qu’on ne saura pas vraiment. A moins de devoir interpréter et lire entre les lignes d’un communiqué du Vatican qui sinon n’aurait absolument aucun intérêt. Le voici :

« Ce matin, au Palais Apostolique, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI a reçu en audience le Président de la République Française, Son Excellence Monsieur Nicolas Sarkozy.

Le Président a rencontré ensuite le Cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d’État de Sa Sainteté, qui était accompagné de Son Excellence Mgr Dominique Mamberti, Secrétaire pour les Relations avec les États.

Des sujets de politique internationale étaient au centre des échanges cordiaux, tels que le processus de paix au Moyen-Orient, la situation des chrétiens dans plusieurs pays et l’élargissement de la représentativité des régions du monde dans les organismes multilatéraux. Par ailleurs, l’importance de la dimension éthique et sociale des problématiques économiques, dans la perspective proposée par l’encyclique Caritas in Veritate, a été soulignée.

Après avoir évoqué le Voyage apostolique de Sa Sainteté à Lourdes et à Paris en 2008 ainsi que la visite du Président Sarkozy l’année précédente, a été réaffirmée la volonté réciproque de maintenir un dialogue permanent aux différents niveaux institutionnels et de continuer à collaborer de manière constructive dans les questions d’intérêt commun. »


Le pape a-t-il interrogé Sarkozy sur l’accueil des Roms ? Quelle a été la réponse ? Quelle dimension « éthique et sociale » précise a été évoquée avec le président ? Est-ce que le Vatican considère qu’il est important pour les catholiques et les autres habitants de la planète de savoir ce qui est dit entre le pape et un président d’un pays aussi important que la France ? Apparemment non.
Après avoir rencontré Benoît XVI pendant une demi-heure, Nicolas Sarkozy a fait un grand discours à la Villa Bonaparte (ambassade de France près le Saint-Siège) devant notamment le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Vatican. Il mérite d’être lu pour son accent mis sur les relations entre la France et « l’Eglise » et ceci depuis « 2000 ans » (euh ?). Le président français termine son discours ainsi : « Au milieu des difficultés de toutes sortes, c'est en nous-mêmes d'abord qu'il nous faut faire vivre l'espérance. C'est depuis toujours la vocation de la France. C'est depuis toujours la mission de l'Église. »
La France veut-elle donc la même chose que l’Eglise catholique ? Nous ne le savions pas. Comme nous ne savions pas que l'Eglise catholique et la France sont d'accord entre elles. Il nous semble que c'est faux.

Voici le discours dans son intégralité :

Discours de Nicolas Sarkozy à la Villa Bonaparte le 8 octobre

« Monsieur le Cardinal Secrétaire d’État,
Éminences,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,


Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui à la résidence de France, à l’issue de ma visite au Saint Siège. Votre présence parmi nous Monsieur le Cardinal Secrétaire d’Etat, premier collaborateur du Souverain Pontife, nous honore et elle témoigne de ce lien si particulier qui a toujours uni le Siège apostolique à la France.

Le France n’oublie pas qu’elle a avec l’Église 2000 ans d’histoire commune et qu’elle partage avec elle, aujourd’hui, un trésor inestimable de valeurs morales, de culture, de civilisation qui sont inscrites au cœur de son identité.

L’Église avec les moyens spirituels qui lui sont propres, la République française avec les moyens politiques qui sont les siens, servent un grand nombre de causes communes.

Que veulent-elles ?
Elles veulent la justice.
Elles veulent l’équilibre.
Elles veulent la paix.
Elles veulent la fraternité.

Alors pourquoi ne se parleraient-elles pas ?
Pourquoi ne travailleraient-elles pas ensemble ?

Elles n’ont pas les mêmes responsabilités mais elles ont la même exigence contre tout ce qui porte atteinte à la dignité de la personne humaine.
C’est le devoir de l’Église envers tous les hommes.
C’est le devoir de la France envers tous les peuples.

Alors pourquoi ne réuniraient-elles pas leurs efforts ?

Je crois à la distinction du spirituel et du temporel comme un principe de liberté.
Je crois à la laïcité comme un principe de respect.
Mais l’Église ne peut pas être indifférente aux problèmes de la société à laquelle elle appartient en tant qu’institution, pas plus que la politique ne peut être indifférente au fait religieux et aux valeurs spirituelles et morales. Il n'y a pas de religion sans responsabilité sociale, ni de politique sans morale.

Alors pourquoi, chacune s’efforçant de comprendre l’autre et de la respecter, chacune restant à sa place et dans son rôle, mais conscientes qu’elles aient des idéaux communs, l’Église et la République française ne seraient-elles pas davantage aux côtés l’une de l’autre pour proposer à l’humanité un sort meilleur que celui qui lui semble promis aujourd’hui par l’accumulation de tant de déséquilibres et d’injustices ?

Le moment est crucial.

De crises économiques et financières en crises écologiques, de crises identitaires en crises sociales et politiques, nous courons au désastre si nous ne faisons rien.

Soyons bien conscients qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème d’économie ou de finance. Dans toutes ces crises, il y a une dimension intellectuelle et morale.

La crise financière de 2008 doit nous ouvrir les yeux : un monde uniquement gouverné par la rente, la spéculation, l’appât du gain à court terme et, disons-le, par l’égoïsme et le cynisme, n’est pas viable.

Les mesures que nous devons prendre, les changements que nous devons opérer dans nos comportements, dans nos choix, doivent être une réponse à cette crise si profonde des valeurs qui est la cause de tout.

Réparer l'injustice faite au peuple palestinien qui a le droit d'avoir un État et garantir au peuple juif qu'il puisse vivre en sécurité dans ses frontières, c'est un impératif moral !

J’ai dit au Saint-Père combien son déplacement en Terre Sainte, en mai 2009, avait frappé les esprits et combien son appel à une solution juste et durable avait été écouté avec respect. Dimanche s’ouvrira le Synode des Evêques pour le Moyen-Orient. Il permettra de rappeler à l’ensemble de la communauté internationale une réalité trop souvent oubliée : la présence des chrétiens en Terre Sainte est non seulement cruciale pour l’avenir du christianisme mais aussi pour la Paix. Comment croire au dialogue si les chrétiens d’Orient, qui ont toujours été un pont entre les communautés, ne peuvent plus accomplir cette mission ? Comment ne pas voir que le respect de la diversité est la clé de l’avenir d’un Moyen-Orient où pendant tant de siècles toutes les religions et toutes les cultures ont vécu ensemble.

Réformer la gouvernance mondiale, y faire participer tous les continents et pas seulement les plus riches, pour que des milliards d’hommes et de femmes ne se sentent plus exclus quand on discute des affaires du monde, c'est un impératif moral !

Réguler la finance pour éviter que la folie spéculative n’entraine une fois encore le monde au bord du gouffre, en finir avec les paradis fiscaux, taxer les transactions financières pour avoir les moyens d’arracher les pays les plus pauvres à la misère, c'est un impératif moral !

Stabiliser les marchés de matières premières pour que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans le monde ne soient pas réduits périodiquement à la famine par des variations de prix aberrantes, c'est un impératif moral !

Conditionner la liberté du commerce à la réciprocité, au refus du dumping monétaire, au respect de normes fondamentales en matière de droit du travail, de la santé, de l’environnement, c’est un impératif moral !

Réguler internet pour en corriger les excès et les dérives qui naissent de l’absence totale de règles, c’est un impératif moral !

Lutter contre l’immigration illégale qui produit tant de détresse et de drames, qui prive les pays les plus pauvres de leurs forces vives, c’est un impératif moral !

Il n’y a pas d’économie sans règles.
Il n’y a pas de vie en société sans règles.
Il n’y a pas de liberté sans règles.

La loi de la jungle, la loi du plus fort, du plus malin, du plus cynique, c’est le contraire de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, c’est le contraire de la civilisation.

Voilà l’enjeu.

C’est dans cet état d’esprit que la France présidera le G8 et le G20 à partir de la fin du mois de novembre.

Elle y consacrera toute son énergie.
Mais la mobilisation de toutes les forces non seulement politiques, mais aussi morales et spirituelles ne sera pas de trop. Car la partie décisive se joue d’abord dans les consciences. Son issue dépend de l’engagement de tous les hommes de bonne volonté et bien sûr d'abord de celui des responsables politiques, mais aussi de celui de toutes les autorités intellectuelles, morales, religieuses.

Permettez-moi pour conclure de citer Péguy :
« La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance (…)
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout »

L’espérance nous en sommes tous comptables.
La rendre à tous ceux qui aujourd’hui l’ont perdue, voilà notre devoir commun.

Si nous avons foi dans nos valeurs, dans nos idéaux, si nous avons profondément ancrés en nous la conviction d'œuvrer pour le bonheur des générations futures, alors rien ne nous arrêtera.
Au milieu des difficultés de toutes sortes, c'est en nous-mêmes d'abord qu'il nous faut faire vivre l'espérance.
C'est depuis toujours la vocation de la France.
C'est depuis toujours la mission de l'Église. »


Nous vous recommandons cet article sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn, journaliste à La Croix.
Lisez aussi cet excellent article de notre confrère Jérôme Anciberro à Témoignage chrétien sur la "conversion" de Nicolas Sarkozy.
Merci confrères.

HL

Cet article a été mis en ligne le 9 octobre 2010