Dieu et Moi

Irak | De la difficulté de reconnaître la souffrance des chrétiens

Les chrétiens sont menacés au Moyen-Orient. Après le massacre le 31 octobre dans la cathédrale syrienne-catholique à Bagdad, les observateurs les plus sceptiques ouvrent les yeux sur ce drame.

Pour ceux qui refusent toujours d’admettre que les chrétiens au Moyen-Orient souffrent parce qu’ils sont chrétiens, le massacre de plus de 50 personnes dans la cathédrale syrienne-catholique Sayidat Al-Najat de Bagdad le 31 octobre risque d’être très difficile à expliquer. Des tueurs d'al Qaïda ont fait irruption lors de la messe de dimanche précédant la Toussaint et ont d'abord assassiné un jeune prêtre. Lors d'une intervention des forces de l'ordre irakiennes, plusieurs dizaines de personnes, essentiellement des femmes et des enfants, ont été tuées par les islamistes. Ce terrorisme-là n’est évidemment pas « aveugle », mais ciblé.
Bien des observateurs professionnels, par exemple dans nos médias français non confessionnels comme Le Monde et le Nouvel Obs, commencent à admettre cette vérité : le terrorisme en question vise les chrétiens parce qu’ils sont chrétiens et tous ceux qui ne partagent pas les aspirations des islamistes radicaux. En Irak et dans d’autres pays à majorité musulmane, ces islamistes sont souvent maîtres de l’agenda. Les sociétés finissent par se plier à leur ordre. Le réseau d’al-Qaïda (qui a revendiqué la prise d’otage et le massacre le 31 octobre à Bagdad et qui en promet d’autres drames de ce type contre les chrétiens), mais aussi d’autres groupes extrémistes imposent de facto un climat de terreur à l’égard des non musulmans. Sont également visés les musulmans qui prônent le dialogue avec d’autres communautés. Résultat : le lent exode des chrétiens vers des pays où on les laisse tranquilles, dont surtout l'Occident. En un siècle, la part des chrétiens au Moyen-Orient est passée de 15% à 6%. En Irak, la situation pour les chrétiens est dramatique surtout depuis l’invasion américaine en 2003. « Un ensemble de raisons économiques, politiques, démographiques et religieuses explique cette lente évaporation », explique l’éditorialiste du Monde du 2 novembre. Et de continuer : « Mais, depuis quelques années, le clergé et les fidèles mettent surtout en avant l'islamisation croissante des sociétés dans lesquelles ils vivent. "Les musulmans ne distinguent pas religion et politique", rappelaient les évêques lors du synode.
Pour les communautés concernées, au-delà de l'islam radical, c'est désormais la confrontation au quotidien avec un islam politique qui rend difficile la survie de la culture et des traditions chrétiennes. »
On a rarement vu Le Monde s’exprimer avec une telle clarté à l’égard des chrétiens.
Idem pour le chroniqueur Jacques Julliard du Nouvel Obs qui n’a pas attendu le massacre du 31 octobre pour parler du christianisme comme « la religion la plus persécutée ». Lisez cette chronique du 14 octobre, qui est sans appel. Le célèbre journaliste évoque  « un génocide religieux à la petite semaine » et dénonce franchement tous ces Occidentaux qui refusent de voir ce qui est pourtant évident. C’est une chronique que nous aurions pu publier sur ce site. Mais elle est publiée par « la presse parisienne bienpensante de gauche », comme on la décrit souvent sur des sites chrétiens. Voilà ce qui est remarquable et très positif, à nos yeux.
Nous avons aussi trouvé des témoignages d'une grande dignité dans la presse. Ils montrent que les chrétiens irakiens, même s'ils sont abandonnés et même si certains n'en peuvent plus de cette violence folle, gardent en eux une forme d'espérance chrétienne fondamentale. Hubert Debbasch, PDG de Témoignage chrétien, était sur place lors du massacre. Il a veillé avec les parents des victimes. Il a essayé de consoler des amis qui ont perdu leurs proches. Il a participé à la célébration oecuménique en mémoire des victimes (photo prise par H.Debbasch). Il écrit ceci le 3 novembre dans Témoignage chrétien :« Il y a eu dans cette célébration œcuménique d’une heure et demie quelque chose d’étonnant : ce ne sont ni la tristesse ni la révolte qui l’emportaient. Il y avait presque de la joie, en tout cas beaucoup de fierté, de dignité, et une vive émotion. Si comme le disait Tertullien le martyre est 'semence de chrétiens', il va y en avoir beaucoup… »
En tout cas, la mort n'aura pas le dernier mot.


Autre détail
auquel nous sommes très sensibles : dans ce contexte de massacres en Irak et ailleurs, on ne voit plus de mises en cause systématiques des communautés protestantes évangéliques. Il fut un temps – qui n’est pas tout à fait révolu - où les responsables de certaines Eglises et les observateurs mal informés employaient beaucoup d’énergie pour accuser les évangéliques de provoquer eux-mêmes les attentats des islamistes. « Fondamentalistes contre fondamentalistes, prosélytisme contre prosélytisme », disait-on. Et les « gentils » catholiques et orthodoxes seraient ainsi les victimes indirectes des « méchants » évangéliques. Un raisonnement ignoble et pervers. Qui ne prend pas en compte le fait que les évangéliques n’obligent personne à adhérer à quoi que ce soit, ne manipulent personne (sauf dans des cas très rares et effectivement condamnables) et ne tuent personne. C’est contraire à leur foi chrétienne. En réalité, les évangéliques ne correspondent absolument pas à l’acception conventionnelle, médiatique, du terme « fondamentaliste » (intransigeant, intolérant, littéraliste d'une façon stupide, anti-intellectuel, violent…). Le fait de mettre sur le même plan des islamistes et des évangéliques, même ceux qui sont vraiment fondamentalistes au sens propre du terme (donc très "biblicistes" ou littéralistes), est un véritable scandale qui relève soit d'une sorte de relativisme culturel ignare et inculte soit d'une paresse intellectuelle. Beaucoup d'universitaires se rendent coupables de cette faute professionnelle.
Maintenant, certains observateurs catholiques
(lire Famille chrétienne, par exemple) commencent à comprendre que les évangéliques évangélisent dans les pays à majorité musulmane et que c'est très bien en soi. C’est d’ailleurs grâce à ces évangéliques que l’on assiste à la renaissance de communautés chrétiennes autochtones dans des pays comme l’Algérie, le Maroc et même l’Iran. Ils ont des alliés objectifs : les chrétiens des autres Eglises (sauf certains évêques trop liés aux rouages du pouvoir politique), les musulmans qui veulent des réformes démocratiques, tous ceux qui souscrivent aux droits de l’homme.
L’islamisme est comme le fascisme. On ne le combat pas en reculant ou en démissionnant. La meilleure arme contre l’islamisme est le témoignage chrétien. Et c’est généralement l’acte concret qui compte plus que la parole. Les chrétiens semblent partager cette vérité en général. Le film Des hommes et des dieux en témoigne.

Réactions

Le gouvernement français est de plus en plus sensible à la souffrance des chrétiens au Moyen-Orient. Ainsi la proposition concrète du ministre Eric Besson (avec qui nous ne sommes pas toujours d’accord sur ce site…) d’accueillir 150 chrétiens d’Irak.
Les principaux représentants des musulmans de France, horrifiés, ont réagi au massacre à Bagdad d’une façon claire. Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman a expliqué à La Croix du 2 novembre : « Nous considérons comme très grave et préoccupant que les chrétiens d’Irak soient obligés de fuir ; la communauté internationale doit les protéger. Les groupuscules islamistes doivent cesser de ternir l’image de l’islam en se référant à la religion musulmane pour justifier leurs actions. » Ce n’est pas tous les jours qu’on entend un représentant musulman réclamer des actions de la communauté internationale pour protéger des chrétiens !

De la part des chrétiens dans le monde, les réactions sont innombrables. Benoît XVI condamne « la violence absurde » de l’attentat : « Face aux épisodes de violence atroce qui continuent de déchirer les populations du Moyen-Orient, je voudrais enfin renouveler de façon pressante mon appel à la paix : celle-ci est un don de Dieu mais aussi le résultat des efforts des hommes de bonne volonté, des institutions nationales et internationales » a déclaré le pape Benoît XVI.

Des catholiques de France, nous avons retenu le communiqué de Mgr Marc Stenger, archevêque de Troyes et président de Pax Christi France. Il a notamment écrit ceci : « Il n'est pas possible de se taire quand on tue avec un total cynisme l'espérance d'hommes et de femmes qui n'ont qu'une seule aspiration, vivre dans la paix et l'harmonie leur vie familiale et sociale. Nous dénonçons avec force le nouveau crime qui vient d'être commis à Bagdad et nous demandons à tous les amis de la paix et de la justice de le dénoncer avec nous. Nous remercions vivement Monsieur Mohammed Moussaoui, président du Conseil Français du Culte Musulman et Monsieur Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, de s'être déjà clairement engagés dans ce sens là et d'avoir condamné sans équivoque le dévoiement de la religion musulmane par des courants extrémistes. Ne pourrions-nous pas poursuivre une réflexion commune pour pallier de telles dérives et faire avancer dans ce monde déchiré le dialogue, le respect et la communion ? »
 
Citons aussi ce communiqué « interreligieux » signé par les communautés juive, musulmane et catholique de Rennes :
« L’attentat commis contre des chrétiens rassemblés pour la prière dans leur église à Bagdad en Irak nous peine et nous choque profondément. Attenter à la vie d’innocents est toujours révoltant et inacceptable. Le faire en raison de la foi, quelle que soit la religion, est encore plus abominable. C’est un blasphème contre Dieu. Travaillons toujours et encore au respect mutuel et à l’amitié entre les croyants. »

La Fédération protestante de France a, elle, publié le 2 novembre ce communiqué qui insiste entre autres sur les devoirs des représentants des religions eux-mêmes et sur les risques d'instrumentalisation de la religion :
« La Fédération protestante de France (FPF) exprime sa peine et sa vive inquiétude après la prise d’otages et les morts dans la cathédrale syriaque catholique de Bagdad. En effet, cette attaque pendant un office religieux franchit un nouveau seuil dans la barbarie et met en évidence la volonté de s’en prendre non seulement à la personne des croyants mais aussi à leur foi.
La Fédération protestante de France dit toute sa compassion aux chrétiens irakiens qu’ils vivent en Irak ou en France.
La Fédération exprime également sa solidarité avec les musulmans de France qui voient leur religion profanée par des extrémistes.
Les événements du 1er novembre
[sic] à Bagdad attestent une nouvelle fois que les chrétiens sont en tant que tels des cibles dans plusieurs pays de la région, leur persécution touche et préoccupe non seulement l’ensemble des chrétiens, mais tout être humain attaché à la liberté de conscience.
La défense de la liberté religieuse, à laquelle la Fédération protestante de France est depuis toujours très attachée, doit être menée par tous et en premier lieu par les représentants des religions eux-mêmes. Bien que la religion fonctionne parfois comme un fort marqueur identitaire, notamment pour des populations désorientées et déshéritées, la Fédération protestante de France met en garde contre toute forme d’instrumentalisation politique de la religion. La quête de sens, qui caractérise l’être humain, implique la rencontre respectueuse de l’autre. Au moment où les sociologues décrivent le « retour du religieux » comme un ré-enchantement du monde, veillons à ce qu’il ne se transforme pas en cauchemar.
»

Après cette réflexion protestante, insistons à nouveau sur cette simple observation : cette fois-ci, la persécution des chrétiens dans des pays au Moyen-Orient a été reconnue comme un phénomène inquiétant par des organisations et des médias qui avaient pris pour habitude de l'ignorer. C'est une bonne nouvelle.
HL
Cet article a été mis en ligne le 3 novembre 2010.
La photo provient de l'Aide à l'Eglise en détresse. Cette organisation catholique a publié cet article fort éclairant (cliquez ici).

Nous vous recommandons surtout de lire ce témoignage chrétien du directeur de Témoignage chrétien, Hubert Debbasch, qui était sur place lors de l'attentat. Exceptionnel.