Dieu et Moi

Côte d’Ivoire | Eviter le pire

Alassane Ouattara a gagné l’élection présidentielle. Le président sortant Laurent Gbagbo (photo) refuse de partir. Une nouvelle guerre pourrait éclater. Les Eglises appellent au calme.

La situation en Côte d’Ivoire semble facile à comprendre. Sur le papier, tout est même simple : Alassane Ouattara a gagné le deuxième tour de l’élection présidentielle du 28 novembre dernier. Selon la Commission électorale indépendante, où tous les candidats étaient représentés, Outtara aurait eu 54% des votes. Le président sortant Laurent Gbagbo (photo) aurait eu 46% des votes. Mais quelques jours plus tard, le Conseil constitutionnel, présidé par un fidèle du président, a estimé – et décidé - que le vainqueur était Gbagbo avec 51% des votes. Comment ? Une partie des votes dans la moitié du Nord du pays, largement acquis à Outtara, a été annulée, sous prétexte d’irrégularités.
Laurent Gbagbo a fait clairement savoir qu’il compte rester au pouvoir. L’armée lui est largement acquise. Il dispose d’importantes recettes de l’Etat, notamment dans le sud du pays, qu’il domine. Au pouvoir depuis dix ans, il demeure assez populaire dans certains milieux.
Face à cette situation inédite, le président élu – Alassane Outtara – a appelé à des actions pacifiques. L'ancien Premier ministre et ancien responsable du FMI en Afrique n'a rien à gagner en mobilisant ses propres troupes armées (les Forces nouvelles). Sur ce plan-là, Gbagbo est beaucoup plus fort. Ouattara a donc appelé à une marche pacifique pour investir surtout la radio-télévision nationale (RTI), qui est totalement inféodée à Laurent Gbagbo. Cette marche, qui a eu lieu le 16 décembre, s’est soldée par la mort de plusieurs dizaines de personnes. La plupart ont été tuées par des hommes fidèles à Gbagbo. Ce dernier a aussi exigé le départ des soldats de l’Organisation des Nations Unies sur place. Les casques bleus protègent notamment Outtara et son Premier ministre Guillaume Soro.  
Pratiquement l’ensemble de la communauté internationale a condamné les actes de Laurent Gbagbo. L'Onu a rejeté l'ultimatum de Gbagbo. La plupart des pays ont explicitement reconnu Outtara comme président légitime. Notamment la France et les Etats-Unis. Ils maintiennent certes l’aide publique au développement, mais ils menacent de sanctions ciblées à l’égard de l’entourage de Gbagbo : gel des avoirs, restrictions de visas, etc..
La situation pour Laurent Gbagbo semble donc impossible à terme. Pourtant, il s’agrippe au pouvoir, impose un ordre ubuesque, menace de suspendre les journaux qui défendent Outtara, fait tuer des opposants pacifiques. Le 20 décembre, l'Onu a chiffré le bilan à une cinquantaine de morts. Elle a évoqué des violations massives des droits de l'homme depuis le 16 décembre.

Scandale pour les chrétiens

Pour les chrétiens que nous sommes, les actes de Laurent Gbagbo sont doublement scandaleux. D’abord parce que Gbagbo n'a pas d'excuses : ces crimes sont commis d'une façon totalement grauite alors que le pays et l'Afrique dans son ensemble a besoin de tout sauf de cela. Gbagbo, ancien "socialiste", opposant démocratique et ami de plusieurs élus du Parti socialiste en France, fait désormais partie de ces nombreux dirigeants africains qui empêchent le continent de progresser sur le plan démocratique et social.
Nous sommes également choqués pour la simple raison que Gbagbo revendique l'identité chrétienne et se veut chrétien. C'est un peu comme l'ancien président américan si guerrier George W. Bush, mais en pire (Bush était quand même élu). Gbagbo passe pour un protestant évangélique. Certes, il serait naïf de penser que les chrétiens seraient nécessairement plus respectueux de l’Etat de droit que les autres. Mais tout de même : Gbagbo et sa femme ont exploité des Eglises évangéliques pour asseoir leur domination sur les Ivoiriens. C’est une forme d’instrumentalisation de la religion. Et maintenant ce même Gbagbo viole le droit des Ivoiriens à la démocratie. Il a du sang sur les mains. Cette pratique est aux antipodes de l’éthique chrétienne. Gbagbo s'oppose au bien. C'est un autre président protestant qui le lui a dit : le très puissant Jonathan Goodluck, du Nigeria. Il fait partie des nombreux présidents africains qui ont demandé à Gbagbo de partir.
Dans cette situation, on pourrait aussi se demander pourquoi on entend si peu de voix chrétiennes ivoiriennes qui dénoncent Gbagbo, ce grand manipulateur des foules. Par peur ? Ce serait compréhensible. Les responsables chrétiens pourraient être visés par le régime. A ce sujet, lisez cet article publié par La Croix le 19 décembre. On peut aussi méditer cet appel d’un pasteur luthérien, originaire du Zimbabwe, repris par le site de la Fédération protestante de France (cliquez ici).
 
Comment comprendre les actes de Gbagbo ?

Mais pourquoi au juste Laurent Gbagbo joue-t-il à ce jeu ? Quelle est la logique qui permet de comprendre ses actes ? Et comment fait-il pour se maintenir au pouvoir ?
Chrétiens, nous devrions d’abord identifier l’orgueil et la tentation du pouvoir qui rend fou. Le mal est manifestement à l’œuvre en Côte d’Ivoire. A priori, personne n’est dupe à ce sujet. Et les adversaires politiques de Gbagbo ne sont pas vraiment des saints non plus (Outtara et Bédié, par exemple).
Pour mieux comprendre, nous devrions nous référer à la complexité ivoirienne. Le pays est toujours comme coupé en deux depuis huit ans à cause de la guerre civile. Le sud, majoritairement chrétien, économiquement riche, investi par des entreprises étrangères comme Bouygues et Bolloré, est politiquement pro-Gbagbo. Le nord, majoritairement musulman, pauvre, est largement dominé par des forces politiques fidèles à Outtara, lui-même musulman. De toute évidence, le composant politico-ethnique dans ce conflit est relativement important, beaucoup plus important que le facteur religieux. Gbagbo peut se maintenir au pouvoir encore un peu en exploitant ces divisions. Beaucoup d’Ivoiriens le suivraient.

Une sortie honorable pour Gbagbo

Mais il faut aller encore plus loin pour comprendre. Dans ce pays qui n’est pas démocratique au sens occidental du terme, le pouvoir politique commande les pouvoirs économique, militaire, juridique, etc.. Un président et son clan décident de facto de tout. Et quand il s’en va, il quitte tous ces pouvoirs. Il n’a plus droit à rien. Il risque des procès de la part des victimes. Très souvent, les anciens présidents africains déchus s’installent à l’étranger, en France par exemple.
Selon ce modèle réaliste, proprement machiavélique (il faut sans cesse relire Le Prince), l’objectif de Gbagbo serait d’établir un rapport de force qui obligerait Ouattara à négocier. Il maîtrise encore l'armée et il peut faire durer longtemps l'épreuve de force. Il aurait même embauché des hommes armés du Liberia qui se sont illustrés chez eux dans d'indicibles atrocités. Gbagbo trouverait ainsi une sortie plus honorable que la simple défaite électorale. Cela se passe généralement comme ça en Afrique.

Dans ce contexte, la médiation est plus urgente que jamais. L’alternative, on le sait, c’est la guerre avec notamment la mobilisation des Forces nouvelles de Ouattara. A moins que l'Union africaine n'intervienne militairement, ce qui est peu probable.
Les médiateurs se bousculent. L’ancien président de l’Afrique du Sud essaye. Le Gabonais Jean Ping de l’Union africaine essaye aussi. Des Américains. Des fonctionnaires de l’Onu. Des Ivoiriens. Des hommes d’Eglise.
Ce sont peut-être ces hommes-là qui permettront à la Côte d’Ivoire de ne pas sombrer dans la guerre cette fois-ci. Dans le meilleur des cas. Mais il est évident que les nombreux hommes de foi ivoiriens au pouvoir - chrétiens et musulmans - déçoivent encore une fois le monde qui a besoin de bons exemples. 

Convertir les
cœurs

Mgr Jean-Pierre Kutwa, archevêque catholique d'Abidjan et porte-parole du Collectif des chefs religieux pour des élections pacifiées, s’est adressé à Gbagbo et à Ouattara, les exhortant à éviter la violence. Selon l’agence missionnaire Fides, il a aussi demandé aux Ivoiriens de « convertir » leurs cœurs, déplorant qu'à la faveur des élections présidentielles certains militants et partisans de partis politiques, dont des chrétiens, « aient mis sous l'éteignoir leur foi, là où celle-ci recommande d'agir autrement qu'à la manière du monde ».
Une foi qui n'aboutit pas à des actes positifs à quoi sert-elle ? N'est-elle pas vaine ? C'est ce que suggère Jacques, le frère de Jésus, dans sa lettre.  
Henrik Lindell
Cet article a été mis en ligne le 18 décembre 2010.