Dieu et Moi

Des théologiens signent une pétition pour réformer l’Eglise catholique

Ordination d’hommes mariés, de femmes, reconnaissance des unions homosexuelles… Ces demandes proviennent de théologiens germanophones. Les évêques accueillent avec respect leur texte. Débat.

Pas moins de 180 théologiens se prononcent pour une réforme profonde de l’Eglise catholique ! Une révolution ? Pas vraiment. Il arrive assez souvent que des théologiens catholiques, surtout dans des pays occidentaux où leur Eglise serait « en crise », demandent une « réforme », notamment dans le domaine des mœurs. En France, on connaît bien Hans Küng, un théologien allemand de la même génération que celle du pape actuel. Cela fait des décennies qu’il critique l’Institution catholique.
Ce n’est pas seulement un créneau éditorial lucratif. En Allemagne, ce type d’exigence visant à changer l’Eglise, et à en débattre, est très populaire et très médiatique. Sans remonter jusqu’à Martin Luther, elle relève presque d’une tradition. Déjà en 1989, quelques 220 enseignants et théologiens ont contesté
« l'autoritarisme » du pape Jean Paul II dans « La déclaration de Cologne ». On les a oubliés, mais on n’a pas oublié Jean Paul II, le pape très populaire qui sera béatifié en un temps record le 1er mai prochain.

En général, ces théologiens disent tout haut ce qu’ont déjà dit, tout aussi haut, beaucoup de catholiques progressistes ou libéraux, engagés dans différents mouvements, comme par exemple Nous sommes l’Eglise. Ils sont souvent soutenus par des prêtres, voire certains évêques, qui partagent leur aspiration d’« ouvrir l’Eglise ». Presque toujours, il s’agit d’adapter l’Eglise à l’évolution de la société laïque et démocratique.
Parmi les questions médiatiques, on retrouve quasi invariablement une défense de l’ordination d’hommes mariés. Depuis une dizaine d’années, sont également défendues l’ordination de femmes, la participation des remariés-divorcés à la célébration eucharistique et la reconnaissance du partenariat civil des couples homosexuels. On retrouve ces demandes dans le présent texte des théologiens germanophones. Mais l’essentiel du contenu porte sur des questions autrement fondamentales : la participation des laïcs à l’élection des évêques, le principe de subsidiarité, voire la nature même de l’Eglise. Et ceci à quelques mois avant le voyage du pape en Allemagne prévu en septembre.

Le coup est parti d’un imposant groupe de théologiens. Leur pétition, intitulée Église 2011 : un renouveau indispensable, a été signée par 143 enseignants dans des facultés de théologie allemandes, autrichiennes et suisses. Elle a été publiée le 4 février 2011 dans le Süddeutsche Zeitung, un des plus importants quotidiens allemands. D’autres théologiens se sont joints à eux. Ils seraient plus que 180 aujourd’hui. Un chiffre dont on comprend l’importance si on considère le fait qu’il y a environ 400 enseignants de théologie catholique en Allemagne. Loin des tracts militants revendicatifs, leur texte est une réflexion qui entend apporter une réponse à la crise provoquée par les abus sexuels dans les milieux ecclésiastiques catholiques. Cette crise a été particulièrement difficile en Allemagne et en Autriche. Selon les signataires, « il n'y a jamais eu autant de chrétiens qui sont sortis de l'Église catholique que l'année dernière ». Face à ces signes, l’Eglise devrait « s’extraire elle-même de certaines structures sclérosées afin de regagner une nouvelle vitalité et la crédibilité ». Cette évolution supposerait une prise en compte plus importante du « message libérateur » de la Bible. Il est affirmé que l’Eglise ne peut pas être d’accord avec une société qui promeut un individualisme forcené. Mais parfois, selon les signataires, la société est « en avance » sur l’Eglise. En tous cas, il faudrait obéir, nous dit-on, à ce principe : « c’est le message libérateur de l'Évangile qui constitue le critère d'une Église crédible, de son action, et de sa présence dans la société. »
Concrètement, le « renouveau » passerait par de nouvelles « structures participatives ». Sont notamment affirmés ces principes : « Les fidèles doivent participer aux nominations des principaux ministres (évêque, curé). Ce qui peut être décidé localement doit être décidé localement. » Autres propositions : au sujet de la vie paroissiale, en crise, on aurait besoin « d’hommes mariés et de femmes aux ministères ecclésiaux ». Pour la résolution des conflits au sein de l’Eglise, il faudrait un nouveau « système juridictionnel administratif ». Dans un paragraphe consacré à la liberté de conscience, les signataires affirment ces idées novatrices exprimées non sans finesse : « La haute considération dans laquelle l'Église tient le mariage et le célibat n’est pas en question. Mais cette considération ne doit pas avoir pour conséquence d’exclure ceux qui vivent de manière responsable l'amour, la fidélité et l’attention réciproque au sein d’un couple de même sexe ou divorcé-remarié. » (Il faut savoir que l’Eglise catholique n’admet pas les divorcés remariés à la célébration eucharistique.) Nous sommes par ailleurs invités à récuser le « rigorisme moral péremptoire » qui serait contraire au « message libérateur » de la Bible. Et pour finir, il faudrait un culte plus ouvert à l’expression populaire : « Les expériences et les formes d'expression contemporaines doivent y trouver leur place ».

Les évêques allemands ont répondu à la pétition le 5 février. Pour eux, la démarche en question est « un signal positif car elle démontre le désir des signataires d’offrir leur contribution au dialogue sur l’avenir de la foi et de l’Église en Allemagne » (selon Radio Vatican). Ils constatent par ailleurs que certaines demandes, déjà fréquemment débattues, vont à l’encontre de convictions théologiques et de définitions ecclésiales fortement contraignantes. Du coup, « des éclaircissements urgents s’imposent ». D’après les évêques, « on ne pourra pas éluder les questions qui fâchent. Car la peur est mauvaise conseillère. La prochaine assemblée plénière de la Conférence épiscopale allemande préparera à son tour des propositions stimulantes et constructives. »

Le texte des théologiens nous inspire trois remarques :

1.    Les signataires évoquent une « crise sans précédent » dans l’Eglise catholique à cause du scandale des abus sexuels. On apprend aussi que beaucoup de catholiques quittent leur Eglise. Sans vouloir relativiser des problèmes effectivement graves, provoquant sans aucun doute une certaine désaffection dans certains pays occidentaux, nous tenons à rappeler que l’Eglise catholique ne cesse de croître au niveau mondial. Il s’agit objectivement d’une Eglise plutôt dynamique, qu'on le veuille ou non. Le mot « crise » devrait donc être utilisé avec plus de précision et de précaution.

2.    Les préoccupations des signataires semblent très contemporaines et même « post-modernes ». Il est question de participation accrue des membres laïcs de l’Eglise, de besoin de démocratie pour l’élection des évêques, de transparence, tout en tenant compte d’une certaine tradition et d’un héritage vécu positivement. De la même façon, les signataires veulent s’adapter à l’évolution des mœurs dans la société. S’agissant de réformes d’une telle importance dans l’Eglise catholique, on aurait pu s’attendre à une argumentation qui aille au-delà des vagues références au « message libérateur de l’Evangile ». En réalité, ce texte de théologiens ne contient aucune argumentation théologique.

3.    La plupart des Eglises luthéro-réformées prennent en compte ces mêmes types de préoccupations depuis des décennies. On y trouve donc des femmes pasteurs, la reconnaissance de couples homosexuels, de la démocratie, etc., etc. Ces Eglises adoptent certaines positions en fonction de la société environnante. Beaucoup de non-croyants trouvent sans aucun doute cela fort positif. Mais ces Eglises connaissent en même temps une érosion du nombre de leurs membres. D'où notre question : si le but est de rendre l’Eglise catholique plus populaire et plus attirante, suffit-il vraiment d’entamer des réformes de structure « démocratiques » de ce type ? Ne faut-il pas aussi insister sur la foi, sur l'évangélisation, sur notre dépendance de Dieu ?

En conclusion, la théologie libérale dont il est question ici partage largement les valeurs de la société contemporaine. Mais l’Evangile, prône-t-il ces mêmes valeurs ? Ne dit-il pas plutôt La Vérité ? Le texte des théologiens ne parle que d’un « message libérateur ». Mais de quoi exactement sommes-nous donc libérés ? Et pourquoi ? Que faire au juste ? Le texte ne répond pas à ces questions. Il s'inscrit plutôt dans une sorte de pragmatisme gestionnaire. Il exprime indirectement un besoin de concertation et d'explication au sein de l'Eglise catholique.
HL
Sources :
Le texte des théologiens a été traduit par Témoignage chrétien, à consulter ici. Nous avons utilisé cette traduction.

L’original en allemand peut être lu ici sur le site du Süddeutsche Zeitung.

Le texte suscite d’innombrables commentaires dans le blogosphère catholique. Voici un article rédigé par un jeune prêtre diocésain qui tient à défendre le principe du célibat.

Et voici le point de vue de Marc Favreau, plus accueillant à l’égard des théologiens.


Cet article a été mis en ligne le 6 février 2011.