Dieu et Moi

Laïcité | Les évangéliques veulent être entendus, eux aussi

Le Conseil national des évangéliques a publié un communiqué au sujet du débat sur la laïcité organisé par l’UMP le 5 avril prochain. Lisez-le ici. Et nos très longs commentaires.


Le CNEF a publié ce communiqué le 9 mars. Il concerne le débat que l’UMP souhaite organiser le 5 avril.

Le CNEF se positionne dans le débat sur la laïcité.

Les médias font grand bruit du débat sur la laïcité que l’UMP organisera le 4 avril (sic) prochain.
Défenseurs de la liberté de conscience et de culte depuis leur origine, les protestants évangéliques français ont accueilli la loi de séparation des Églises et de l'État avec reconnaissance en 1905. Ils promeuvent aujourd'hui une conception ouverte et tolérante de la laïcité, dans le respect des lois et de l'ordre public.
C’est pourquoi ils s’inquiètent des discours et dispositions qui remettent en cause le principe même de la laïcité en proposant un traitement souvent différencié, par les administrations et les élus, des différents cultes.
Malgré leur importance numérique (460 000 pratiquants, plus de 2000 Églises locales ou paroisses), le point de vue, les questions et les préoccupations des protestants évangéliques semblent devoir être les grands absents du débat annoncé. Un exemple : on évoque beaucoup la question des lieux de culte musulmans. Or le rapport Machelon de 2006 établissait déjà que les protestants évangéliques rencontrent encore plus de difficultés pour l’acquisition et l’obtention de lieux de culte que les musulmans.
Au delà de la question des lieux de culte, bien réelle, bien d’autres aspects relatifs à la laïcité, comme tout ce qui concerne la loi de 1905, intéressent le CNEF au premier chef. Le CNEF, qui a interpellé le Secrétaire général de l’UMP par écrit, espère que dans ce débat important et sensible sur la laïcité, toutes les voix intéressées pourront être écoutées dans un climat dépassionné et sans a priori politiques.


Nos commentaires

Le CNEF, qui est l’organe représentatif de plus de 70% des Eglises évangéliques en France, explique, en résumé, deux choses dans ce communiqué :

1.    Les évangéliques « s’inquiètent des discours et disposition qui remettent en cause le principe même de la laïcité en proposant un traitement souvent différencié (…) des différents cultes ». On peut interpréter cela comme une mise en cause des propos ce dernier temps de certains élus de l’UMP sur l’islam. Mais il peut aussi s’agir soit d’une critique plus générale de l’idée de changer la loi de 1905.
2.    Après avoir précisé la force numérique des évangéliques, le CNEF établit une comparaison entre le traitement réservé aux évangéliques et celui à l’égard des musulmans. Les premiers rencontreraient « encore plus de difficultés pour l’acquisition et l’obtention de lieux de culte que les musulmans ».

Le CNEF s’intéresse par ailleurs à « d’autres aspects relatifs à la laïcité », mais sans préciser lesquels, et voudrait qu’on écoute tout le monde « dans un climat dépassionné ».

Dans ce contexte, il aurait été intéressant de connaître le contenu de la lettre envoyé au Secrétaire général de l’UMP, en l’occurrence Jean-François Copé. C’est ce dernier qui est à l’origine de plusieurs propositions apparemment très peu appréciées dans les milieux musulmans.

Pour la clarté du débat, il aurait également été intéressant de savoir si le CNEF considère, comme le fait le président de la Fédération protestante, que les musulmans risquent d’être « stigmatisés ».

Ce site est animé essentiellement par des évangéliques. Notre théologie pourrait être qualifiée d’évangélique, même si elle ne se veut nullement exclusive ou excluante à l'égard des autres chrétiens. Or dans nos convictions évangéliques les plus profondes, qui exigent notamment une séparation très stricte entre Etat et religion, nous sommes troublés par le fait que plusieurs responsables de l’UMP défendent des règles particulières, et particulièrement strictes, à l’égard d’une seule religion : l’islam. Jean-François Copé a notamment émis l’idée qu’il faudrait interdire les prêches en arabe. Ce n’est pas juste. Aucune autre religion que l’islam n’a droit à un tel traitement particulier. Et ce n’est pas intelligent. Les intégristes musulmans, réellement existants et dangereux, n’attendent que cela comme prétexte pour victimer l'islam. A ce sujet, nous avons écrit ce point de vue pour Témoignage chrétien. Défendre le droit des musulmans de prêcher en arabe, c’est défendre nos droits à tous d’être différents. Si demain les musulmans n’ont pas le droit de prêcher en arabe à la mosquée, pourquoi aurions-nous le droit de prononcer des prédications en anglais - ou dans d'autres langues - dans nos églises ? Si les musulmans ne peuvent plus se regrouper dans la rue pour prier, pourquoi autoriser des processions chrétiennes et plus généralement des campagnes d’évangélisation ? Parce qu’on est en « chrétienté » ? Mais en ce cas, il faudrait changer la loi de 1905 !

Quant aux « problèmes de l’islam » dont il est question dans tout ce débat, ils ne nous semblent pas clairement définis. Si la pratique d’une religion suscite des problèmes sur le plan social ou comportemental, il y a déjà une législation qu’il suffirait d’appliquer. Aucun groupe n’a le droit de perturber l’ordre public. C’est déjà interdit. Aucune religion ne peut obliger des femmes à porter un voile. C’est également interdit. D’ailleurs, en matière de religion, on ne peut forcer personne à faire quoi que ce soit. A titre d’exemple, l’interdiction de se convertir – qui est un problème fréquent dans des milieux musulmans – est tout simplement contraire aux droits de l’homme les plus fondamentaux. A ce titre, on peut légitimement s’interroger sur l’attitude, très politiquement correcte, qui consiste à ne surtout pas demander aux nombreux régimes politiques dans les pays à majorité musulmane de faire évoluer leur système pour que les minorités religieuses, chrétiennes surtout, puissent vivre en paix. C’est un problème politique et il concerne le droit international. Certains élus et même certains évêques (Mgr Barbarin, par exemple) commencent à parler du principe de « réciprocité ». Comme si les pays de culture arabo-musulmane devaient forcément avoir les mêmes règles que la France en matière de liberté religieuse. Ce serait bien, en effet. Mais qu’est-ce qui se passerait s’il n’y a pas « réciprocité » ? N’oublions pas que ce n’est pas la faute des ressortissants de certains pays arabes vivants en France si ces régimes ne respectent pas les droits de l’homme. Ils n’y sont pour rien.
Et si, enfin, les problèmes de l’islam sont surtout d’ordre spirituels (et nous serions nombreux à le penser sur ce site), ils ne relèvent évidemment pas de la loi, surtout pas de celle de 1905.

Mais que nous reste-t-il donc ? Un mauvais débat, qui reflète le pourrissement du débat politique en France. Mais ce n’est pas le propre de la France. En fait, il n’a rien de très français. Partout en Europe occidentale, on jette l’opprobre sur les musulmans. Partout, l’extrême-droite ou la droite populiste mettent en avant les dangers de ces musulmans comparés parfois à une sorte de cinquième colonne qui se serait introduite dans nos pays « purs » afin de nous déstabiliser. Certains groupes parlent sérieusement d’une « islamisation » de la France ou de l’Europe. C’est ridicule, mais ça marche. Mais nous ne rions plus. Il faut combattre ces idées-là, en les dénonçant clairement et en essayant de dialoguer avec les uns et les autres. La mission des chrétiens est d’imiter le Christ, en ayant une parole claire et en pratiquant la justice, pas d’ériger des barrières entre « nous » et « eux ». Si le but est de se battre contre les islamistes, les vrais, il n’y a qu’une seule arme réellement efficace : le dialogue dans le cadre d’une société ouverte.
Henrik Lindell
Cet article a été mis en ligne le 12 mars 2011.