Dieu et Moi

Église catholique | Vers une réconciliation avec les lefebvristes ?

Le Saint-Siège a proposé aux intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X un « préambule doctrinal ». Certaines questions sont « ouvertes à une légitime discussion ». Décryptage.


Que se passe-t-il exactement entre Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX) ?
Le Vatican a proposé un accord qui permettrait à la communauté schismatique de revenir dans le giron de l’
Église catholique romaine. Cela s’est passé le 14 septembre lors d’une longue rencontre au Vatican entre le cardinal William Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, et Mgr Bernard Fellay, supérieur général de la FSSPX. Quatre autres prélats, dont deux de l’Eglise catholique romaine, ont également participé à la rencontre historique. Le pape Benoît XVI n’était pas présent et il n’a pas rencontré Mgr Fellay.

Les représentants de la FSSPX ont reçu de Mgr Levada un document présenté comme un « préambule doctrinal ». Le contenu de ce document n’a pas été rendu public. A en croire un communiqué du Vatican (lire impérativement ce document), il contiendrait l’exigence d’accepter « des principes doctrinaux et des critères d’interprétation de la doctrine catholique nécessaires pour garantir la fidélité au Magistère de l’Église et au ‘sentire cum Ecclesia’» [litt. ‘penser' ou 'être' dans l’Église, une notion forgée par Ignace de Loyola, ndlr].
Ce document laisse néanmoins « ouvertes à une légitime discussion l’étude et l’explication théologique d’expressions ou de formulations particulières présentes dans les textes du concile Vatican II et du Magistère qui a suivi ».

Ce type de formules a déjà été employé par le Vatican, par exemple en 2006 lorsque l’Institut du Bon-Pasteur (ex-intégriste) a rejoint la pleine communion de l’Église catholique avec le droit de faire une « critique constructive » du Vatican II.
Dans le contexte actuel, où le pape est soumis à une importante pression à la fois par les « traditionalistes » mais aussi par les « progressistes » (par exemple en Autriche), l’évocation d’une « légitime discussion » de « formulations particulières » du Vatican II suscite inévitablement la crainte d’une mise en cause de ce concile. D’ores et déjà, on assiste à d’importants débats dans la presse et sur les blogs catholiques, alors que les institutions concernées se contentent d'un stricte minimum d'information.

Pour ceux qui n’y comprennent rien - dont des protestants, par exemple, qui ne suivent pas nécessairement cette actualité de près - rappelons que la FSSPX est née de son refus de Vatican II (1962-65) et de la réforme de la liturgie du pape Paul VI vers la fin des années 60. Pour son fondateur Mgr Marcel Lefebvre, ce concile était une « Réforme » qui aboutirait « à l’hérésie » parce que « de tendance néo-moderniste et néo-protestante ». Dans ses pires diatribes contre Vatican II, Mgr Lefebvre parle même d'une
« union adultère » entre l'Église et la société. Alors que pour des millions et des millions de fidèles catholiques, Vatican II était une façon pour l’Église d’être fidèle à l’Évangile, en acceptant notamment une plus grande pluralité des expressions, une certaine collégialité entre évêques, et en s’engageant clairement sur le chemin de l’œcuménisme (vos amis catholiques compléteront avec d’autres éléments).
Depuis les années 60, les théologiens catholiques débattent régulièrement des interprétations à donner des textes issus du Vatican II. Parfois, Benoît XVI a été soupçonné par ses critiques d’avoir une vision minimaliste de l’esprit d’ouverture qui avait tant marqué ces textes conciliaires. Mais Joseph Ratzinger, lui-même acteur de Vatican II, a toujours défendu ces textes.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’est-ce qui appartient au noyau dur du contenu de la foi ? Qu’est-ce qui est négociable aux yeux du Vatican ? C’est « la » question. Et le problème est qu’il est impossible de donner une réponse. La liberté religieuse et l’œcuménisme devraient faire partie de la partie non négociable, selon plusieurs observateurs. Au vu de ses écrits, on imagine très mal Benoît XVI ouvrir une discussion là-dessus.
Pour le père Jean-Paul Durand, professeur de droit canonique et consulteur du Conseil pontifical pour l’interprétation des textes législatifs, interviewé par La Croix le 14 septembre, l’idée d’un préambule doctrinal s’explique par le fait qu’ « il était impossible de parvenir à un accord autrement. Benoît XVI a senti qu’on lui reprochait de s’être montré trop accueillant, et il était important de bien poser les choses. Dans un certain nombre de discours, depuis, il a d’ailleurs pris soin de rappeler l’importance du concile Vatican II. De ce fait, ce préambule a deux objectifs. D’abord la Fraternité Saint-Pie-X elle-même, mais surtout les tiers, les catholiques. Il est important que ces derniers ne puissent accuser Rome de s’être laissé récupérer, d’avoir trop reculé. »

Par ailleurs, si la FSSPX acceptait le préambule doctrinal, elle pourrait devenir une « prélature personnelle », dirigée par un évêque (nommé par le pape, bien sûr) qui aurait autorité non sur un territoire mais sur des personnes. Opus Dei fonctionne ainsi. On considère qu’elle bénéficie d’une grande liberté.

La FSSPX pourrait se prononcer sur le texte dans un délai de « quelques mois ». En tout cas, la balle est dans son camp.

Fondée en 1970, de facto séparée de Rome depuis 1988 lorsque Mgr Lefebvre a consacré quatre évêques, la fraternité revendique aujourd’hui 600 000 fidèles, 551 prêtres et quelque 200 séminaristes. On trouve des lefebvristes dans une trentaine de pays, notamment en France (environ 35 000). L’
Église catholique romaine, elle, revendique environ 1,1 milliard de fidèles et 410 000 prêtres. Ou, pour le dire autrement, la FSSPX est une petite groupuscule par rapport à la grande communauté catholique dans son ensemble. Faut-il consacrer autant d'énergie, autant de débats et autant de passion à ce groupe qui représente le passé ?

Pour comprendre ce dossier, il faut d'urgence lire La crise intégriste (Bayard, 2008, 15 euros) par le journaliste Nicolas Senèze, et consulter son blog.

HL
Cet article a été mis en ligne le 14 septembre 2011.