Deux prix Nobel ancrés dans la foi chrétienne
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Les protestantes Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Liberia, et sa compatriote Leymah Gbowee vont recevoir le prix Nobel de la paix pour leur lutte pacifique. Un choix juste.Cette année, le comité du prix Nobel de la paix, dont les membres sont choisis par le Parlement norvégien, a voulu promouvoir les femmes en politique. Au pays d’origine d’Eva Joly, royaume de l’égalité et de la parité hommes-femmes, c’est un thème de la plus haute importance. Ont ainsi été choisies Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee du Liberia ainsi que la Yéménite Tawakkol Karman. Toutes les trois ont utilisé des techniques de non violence pour promouvoir la paix, le dialogue, le progrès social, l’éducation et la santé dans leurs pays. Elles méritent le prix pour leur immense courage moral et physique de revendiquer haut et fort les droits humains dans des situations de guerre (celle du Liberia étant particulièrement effroyable), dans des crises permanentes et à l’intérieur de cultures où les droits des femmes et des enfants sont bafoués.
D’une façon évidente, le comité Nobel a également voulu distinguer spécifiquement le grand événement politique de l’année : le Printemps arabe. D’où le choix d’une Yéménite jusqu’alors relativement inconnue, à l’instar de la plupart des militants arabes pour la démocratie.
Certains informateurs religieux ont noté que les trois femmes sont croyantes. Les deux libériennes sont chrétiennes. La troisième lauréate, Tawakkol Karman, est musulmane. Sur la foi personnelle de cette dernière, nous ne savons pas grand-chose. Mais une recherche rapide donne des renseignements intéressants : cette militante journaliste est membre du parti islamiste réformateur Al-Islah. Celui-ci représenterait notamment les alliés des Frères musulmans ainsi que le courant du salafisme traditionnel (au Yémen, ce type de rigorisme sunnite constitue la normalité et n’est pas nécessairement violent). Karman, elle, s’est rendue célèbre en enlevant son niqab en 2004 devant les caméras et en encourageant toutes les femmes de faire de même. Depuis, elle porte un voile coloré, comme une grande partie des femmes dans la plupart des pays majoritairement musulmans. A 32 ans, elle est mariée, mère de trois enfants et connue pour sa dénonciation des mariages de mineurs et de la violence faite aux femmes. Elle refuse l’appellation « islamiste » et se dit « pluraliste » en tant que militante démocratique pour sa patrie (regardez cette interview sur France 24). A travers sa propre organisation, Femmes journalistes sans chaînes, elle participe à un vaste mouvement d’opposition non-violent contre le président Saleh et ses forces de l’ordre meurtrières.
En ce qui concerne les lauréates libériennes, leur foi personnelle et chrétienne transparaît d’une façon évidente (lisez ici l'article de Sébastien Fath, spécialiste des protestantismes, sur son excellent blog). C'est surtout le cas de Leymah Gbowee. Elle est une luthérienne de Monrovia. Après un massacre de 600 personnes en 1990 dans son église de Saint-Pierre (luthérienne donc), elle a organisé un réseau de non-violence avec d’autres chrétiens et avec des musulmans. Ses actions ont grandement contribué à la construction de la paix au Liberia. « Il est pratiquement impossible de mener une campagne non-violente au Liberia sans l’aide d’une force supérieure », a-t-elle déclaré le 7 octobre lors d’un discours devant le Conseil national des Eglises aux Etats-Unis. Courageuse, au langage franc et clair, cette quadragénaire n'a pas hésité à organiser une grève de l'amour (!) pour que les hommes arrêtent de se battre, un peu comme dans le drame grec Lysistrata (regardez cette vidéo insolite et drôle sur un sujet grave). Elle dit s’inspirer de deux autres chrétiens qui ont mené le même type de lutte victorieuse : le baptiste Martin Luther King Jr et l’anglican Desmond Tutu.Gbowee partage le prix Nobel avec sa compatriote Ellen Johnson Sirleaf, une méthodiste et convertie. Présidente élue et actuellement en attente d’être réélue (les élections ont eu lieu le 11 octobre), elle est nécessairement un choix discutable (1). Impliquée dans le processus de paix, mais aussi dans la politique politicienne depuis plus de deux décennies, elle est critiquée par l’opposition pour avoir soutenu le chef de guerre Charles Taylor à la fin des années 80. Elle a admis elle-même cette erreur due à des considérations purement stratégiques et conjoncturelles. Taylor était alors en guerre contre le dictateur libérien Samuel Doe, assassiné en 1990, avant de diriger lui-même le pays d’une façon ultra-violente jusqu’en 2003. Or, à partir du début des années 90, peu de politiques ont autant combattu Taylor qu’Ellen Johnson Sirleaf. Elle a été démocratiquement élue en 2005. Depuis qu’elle est présidente, le pays est en paix, même si les conditions sociales et sanitaires demeurent extrêmement mauvaises pour la plupart des habitants. La présidente a aussi été accusée d’être trop népotiste (de fait, elle nomme des proches à des postes clés). Elle a aussi la réputation d’être une « protégée » des États-Unis, un type de critique dont certains universitaires français sont particulièrement friands. Mais seuls ceux qui ne connaissent rien à l’Afrique devraient être choqués par ces observations un peu faciles. Voici ce qu’en pense Antoine Glaser, un des meilleurs spécialistes français de la politique et des affaires en Afrique, interviewé par le Nouvel Obs le 7 octobre :
« Il faut bien se rendre compte que cette femme est exceptionnelle. Son pays revient de très très loin. Elle a réussi à le sortir de l'Enfer, à le pacifier, alors que c'était loin d'être acquis. Le Liberia a traversé une des guerres civiles les plus sauvages d'Afrique, – avec le génocide rwandais –, qui a fait plus de 250.000 morts ! Aujourd'hui encore, il y a 300.000 Ivoiriens au Liberia. C'est un pays extrêmement difficile à gérer, avec un antagonisme très fort entre les anciens esclaves noirs venus des Etats-Unis, dont Ellen Johnson Sirleaf fait partie, et les autochtones. Elle a certes été formée à Harvard, mais contrairement à d'autres qui viennent de la même élite et qui n'ont pas bougé d'un pouce pour sortir leur pays de son abîme, elle a pris les problèmes à bras le corps. Alors qu'être femme en Afrique rime plutôt avec le travail dans les champs, elle a affronté le monde des palais, elle a su devenir une incroyable femme politique. Elle mérite dix fois son Nobel de la paix. »
Bref…
Ajoutons qu’Ellen Johnson Sirleaf est une chrétienne fervente, membre de l’Eglise méthodiste (protestante évangélique, mais d’une orientation plutôt libérale). Vous pouvez l’entendre développer sa vision chrétienne de son pays sur cette vidéo faite lors de la Conférence générale de son Eglise en 2008 aux États-Unis.
Les trois lauréates du Prix Nobel de la paix de cette année ne constituent pas une première. Avant elles, le comité Nobel avait attribué le prix à douze femmes au total. On retient par exemple Mère Teresa (1979), Aung San Suu Kyi (1991), Shirin Ebadi (2003) et Wangari Maathai (2004). Soit des personnalités majeures œuvrant pour l’avancement du progrès social, des droits humains et pour une paix durable.
Cette année, le comité Nobel n’a pas succombé à la tentation du politiquement correct en choisissant un leader d’une grande puissance ou une « grande personnalité » déjà célèbre (comme Obama en 2009). Il a choisi trois personnes qui par grâce montrent concrètement la voie à suivre, le chemin étroit pour un monde meilleur, au cœur des ténèbres. Trois personnes croyantes, dont deux chrétiennes. Alors que la croyance religieuse en France est si souvent ridiculisée et réduite à des caricatures d’une façon insupportable, parfois par des grandes universitaires féministes, on nous pardonnera peut-être de nous réjouir particulièrement du choix du Comité norvégien (que nul ne pourrait soupçonner de vouloir promouvoir une quelconque religion). Ses membres, dont des personnalités de gauche comme de droite, savent que dans les pays pauvres, les pauvres croient souvent en Dieu. Et apparemment, ils ont bien noté que la foi chrétienne inspire certaines personnes, d’une façon décisive, à conduire des nations entières vers la paix et le progrès social. Oui, grâce à Dieu et à travers celles et ceux qu’Il inspire, nous pouvons encore croire qu’un monde meilleur est possible.
HL
1. Les noms des lauréates ont été annoncés le 7 octobre, soit quatre jours avant l’élection présidentielle au Liberia. Le comité Nobel a essuyé des critiques pour ce choix de date qui risque de peser en faveur de la présidente sortante.
Cet article a été mis en ligne le 12 octobre 2011.

