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Que penser des chrétiens évangéliques en Algérie ? Victimes d’un pouvoir oppressif ou fauteurs de troubles ? Claude Baty, président de la Fédération protestante de France, s’insurge contre les mises en cause des évangéliques par d’autres chrétiens. Lisez son communiqué. Nous publions aussi un point de vue controversé par père Christian Delorme qui défend « l’islamité » de l’Algérie. A vous d’en juger.
Voici le communiqué de Claude Baty publié par la Fédération protestante de France le 5 juin. De mémoire de journaliste, on a rarement vu un président de cette institution s’exprimer par écrit avec une telle franchise. Il fait notamment allusion à un point de vue du père Christian Delorme publié par Le Monde du 4 juin. Si vous ignorez les termes du débat, il peut être utile de lire notre article consacré à l’Algérie. Nous vous conseillons aussi de consulter le site de Portes ouvertes, l’organisation qui défend les chrétiens persécutés dans le monde.
« Profil bas ou solidarité ?
Je vous le dis comme je le pense, je suis choqué par le ton d’un certain nombre de commentaires bien-pensants sur la situation des chrétiens en Algérie. Le ton condescendant utilisé est insupportable, les protestants évangéliques accusés de prosélytisme sont fustigés comme fauteurs de troubles, sous entendu qu’entre gens bien élevés on s’entendait très bien avant. Cette attitude procède, d’une part, d’une conception du monde largement dépassée, et d’autre part d’une caricature de la réalité. Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il faut se souvenir en particulier du rôle joué par la communication ; comment imaginer que les populations qui sont d’une manière ou d’une autre dans un réseau mondial puissent se ranger sagement dans des « territoires canoniques » ! Les terres orthodoxes, catholiques, protestantes, musulmanes, etc., n’existent plus. Les chaines satellitaires, par exemple, mais aussi Internet, sans parler de la circulation des personnes, provoquent inévitablement un bouleversement dans l’agencement du monde ancien. Faut-il interdire l’accès aux moyens de communication et revenir sur la liberté de circulation ? Le monde a changé, au nom de quoi faudrait-il maintenir le concept d’islamité quand celui de catholicité (et de chrétienté depuis longtemps) a dû être abandonné ? Accuser, comme c’est sans cesse le cas, les chrétiens qualifiés « d’évangélistes » de provoquer par leur comportement des réactions inévitables (sous-entendu méritées) est très grave. Ce genre de raisonnement, qui insinue qu’il n’y a pas de fumée sans feu, légitime toutes les chasses aux sorcières. Le cas des six hommes jugés à Tiaret est exemplaire. Ils sont présentés comme jeunes, or si le plus jeune a 26 ans, il y a un opticien de 53 ans, un vétérinaire quadragénaire, ce n’est donc pas un groupe de jeunes désœuvrés et sous influence ! Ces hommes étaient réunis chez l’un d’eux pour parler de la foi ! Grave provocation publique ! Inutile d’entrer dans plus de détails pour comprendre que la réalité n’est pas celle de chrétiens manipulés de l’extérieur, exaltés, évangélisant dans les rues, mais celle de citoyens qui partagent leurs convictions. Plusieurs de ces hommes ont effectivement confessé leur foi chrétienne devant le tribunal. Que chez nous, de « sages » chrétiens trouvent cela déplacé est invraisemblable. On célèbre les martyrs d’autrefois, et aujourd’hui on leur conseillerait de se taire ? Le profil bas qui est recommandé par certains ne saurait être une obligation faite à des chrétiens qui prennent consciemment leur responsabilité et les risques qui vont avec. Soyons conscients que ces chrétiens sont désignés comme bouc émissaire. Il est tragique que certains de leurs frères chrétiens s’associent à ce mécanisme. Les exemples sont nombreux, dans l’histoire et en plusieurs pays, de biens-pensants qui dénoncent des suspects ; n’allongeons pas la liste. Beaucoup d’Algériens non protestants ne s’y trompent pas et se montrent solidaires de ces Algériens injustement accusés ; eux savent que c’est la liberté de tous qui est menacée. Il y a beaucoup de naïveté chez ceux qui prétendent que l’équilibre du pays est menacé par ces « nouveaux » chrétiens. Certes, il y a un développement important des Églises protestantes, mais, d’une part, ces protestants évangéliques sont des Algériens qui aiment leur pays et respectent leurs concitoyens, et, d’autre part, ils restent une minorité. Pour conclure, un mot sur le prosélytisme. Ce sont toujours les autres qui font du prosélytisme, c’est bien connu. Or, témoigner de sa foi semble constitutif de toute religion, croyance, conviction ; et pour les chrétiens il n’y a pas de doute, l’Évangile est une Bonne Nouvelle… à partager. Ce qui est haïssable, c’est l’usage de la force, les pressions d’où qu’elles viennent, la manipulation, la propagande, la désinformation ! C’est cela qu’il faut dénoncer et à quoi il ne faut pas participer ! Claude Baty, président de la Fédération protestante de France »
Et voici le point de vue du père Christian Delorme du diocèse de Lyon. Il a été publié le 4 juin dans les pages « Débats » du Monde. Connu entre autres pour son travail dans les banlieues auprès des pauvres et pour sa compréhension du monde musulman, le prêtre catholique défend ici un regard diamétralement opposé à celui prôné par Claude Baty. Sa tribune a provoqué un vaste débat sur le site du Monde et sur des sites chrétiens et musulmans. Elle est aussi, de toute évidence, à l’origine du communiqué de Claude Baty.
« Non, l’Algérie n’est pas antichrétienne Longtemps terre de convivialité interreligieuse, l'Algérie est en train de se retrouver, chez nous, au banc des accusés, à la suite de différentes mesures qui ont restreint, dans ce pays, l'exercice du droit de vivre pleinement sa religion pour les chrétiens de différentes dénominations. Les récents procès intentés à Tiaret contre des personnes d'origine musulmane qui ont embrassé le christianisme de tendance évangélique valent désormais à l'Algérie d'être considérée, dans les pays occidentaux, comme un pays où les chrétiens sont persécutés. Cette situation est au moins autant dramatique pour l'Algérie, dont l'image se trouve ainsi salie, que pour les chrétiens en question.
Il faut donc absolument que cette double dynamique : dégradation de la vie des chrétiens de l'Algérie d'une part, et détérioration de l'image de l'Algérie d'autre part, soit enrayée au plus vite. Car l'Algérie n'est pas une terre antichrétienne. Ses dirigeants ont eu maintes fois l'occasion, dans un passé qui n'est pas lointain, d'exprimer leur considération pour les Eglises historiquement présentes chez eux. Ces derniers jours encore, à l'occasion d'un séminaire international consacré à l'émir Abd El-Kader qui s'est tenu à Alger les 24 et 25 mai, Mgr Henri Teissier, archevêque (démissionnaire) d'Alger, et moi-même, nous avons fait l'objet de toutes les marques d'attention de la part des autorités algériennes, à commencer par le deuxième personnage de l'Etat, le président du Conseil de la nation (Sénat), Abdelkader Bensalah. Et j'ai eu la possibilité de parler de tout cela très ouvertement et très franchement pendant une heure avec le président du Haut Conseil islamique d'Algérie, le docteur Cheikh Bouamrane. Oui, il y a, depuis plusieurs mois, des situations qui sont révoltantes, telles l'expulsion d'un pasteur protestant présent dans le pays depuis quelque quarante-cinq ans, ou la condamnation à une peine de prison avec sursis d'un prêtre qui n'avait fait rien d'autre que de prier avec des chrétiens camerounais immigrés clandestins. Mais ce que disent le pouvoir algérien et une partie notable de la population est également à entendre. Ce qui fait fondamentalement l'unité de l'Algérie, en effet, c'est son islamité. Là demeure l'identité profonde de son peuple. L'existence de chrétiens européens, même naturalisés algériens, ne représentait pas une menace contre cette unité et cette identité. Il n'en va plus de même quand des Algériens issus de familles musulmanes deviennent chrétiens. Car alors reviennent aux mémoires les atteintes à la culture et aux institutions musulmanes qu'ont perpétrées les conquérants coloniaux. Alors retrouvent vie les souvenirs des tentatives de détournement de l'islam qui ont été exercées au XIXe siècle sur certains groupes de la population. Connaissant l'utilisation à son profit du christianisme évangélique que la puissance impériale américaine fait en divers pays du monde, les Algériens sont nombreux à craindre qu'existe une stratégie qui viserait à créer une minorité chrétienne dans leur pays, qui pourrait devenir un jour prétexte à des interventions militaires. Il y a certainement, derrière les difficultés faites actuellement aux chrétiens, des pressions exercées par certains Etats du Golfe ou de la péninsule Arabique, afin que l'Algérie affiche davantage son islamité aux portes de l'Europe. Mais il y a, également, ces peurs algériennes et une sensibilité particulière du peuple d'Algérie qui ne doivent pas être traitées par le mépris. Dans cette situation, l'urgence se fait sentir d'une réflexion sereine sur la légitimité, ou non, du prosélytisme chrétien en terre d'islam. Car si l'on ne peut que défendre le droit de chaque individu à aller librement vers la foi de son choix, en revanche il peut paraître moins sûr que soient permises les tentatives de ramener à soi, par des techniques diverses, des hommes et des femmes appartenant à la foi musulmane. L'Evangile, certes, demande aux chrétiens d'annoncer le Christ, mais pas au prix du déchirement d'un peuple, pas au prix de l'engendrement de situations de violence. Ce furent, d'ailleurs, jusqu'à aujourd'hui, le "credo" et la pratique de Mgr Teissier comme du cardinal Duval, tous les deux des constructeurs de l'Algérie contemporaine.
Christian Delorme, prêtre du diocèse de Lyon,engagé de longue date dans le dialogue islamo-chrétien »
Ces documents ont été mis en ligne le 6 juin 2008
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