Dieu et Moi

L'Union européenne se replie sur elle-même

Sample ImageNous continuons de suivre l’actualité européenne après le non irlandais au traité de Lisbonne le 12 juin dernier. Sourds à ce rejet populaire, les 27 chefs d’Etat et de gouvernement appellent à la poursuite des ratifications. Pire, au même moment, l’Union européenne, dans une directive historique votée par le Parlement, adopte une législation répressive en matière d’immigration contre l’avis des sociétés civiles, particulièrement des Eglises. Construire une Europe ouverte et donc résister au repli sur soi est pour nous un devoir chrétien.

Que s’est-il passé depuis le 12 juin et le non irlandais au traité de Lisbonne ? Des voix se sont élevées pour que l’Union européenne abandonne le traité et reparte sur de nouvelles bases. C’est par exemple le cas de l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, un politicien plutôt consensuel. D’autres ex-leaders européens de référence comme Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne, et Joschka Fischer, ex-ministre des Affaires étrangères allemand, ont proposé un système de coopérations renforcées, c'est-à-dire la possibilité pour certains pays d’aller plus loin dans l’approfondissement que les plus récalcitrants. D’autres personnalités politiques ont carrément demandé des comptes aux dirigeants européens actuels, effectivement incapables de susciter une quelconque « envie d’Europe ». Ces débats sont fort stimulants. On peut noter que peu de voix réclament le statu quo.Sample Image
Mais les 27 chefs d’Etat et de gouvernement, lors de leur sommet à Bruxelles les 19 au 20 juin, ont opté rigoureusement pour le statu quo. Autrement dit : on continue le processus de ratification par les Parlements nationaux comme si de rien n’était. Jusqu’à présent, 19 Parlements ont voté oui au traité de Lisbonne. Très sollicité par ses homologues, le Premier ministre irlandais a indiqué qu’il n’excluait pas un autre référendum pour son peuple. Autrement dit : les Irlandais ayant mal voté, il faut refaire un référendum. Ils ont l’habitude. Les Irlandais avaient rejeté le traité de Nice en 2001 avant de revoter oui un an plus tard. Si les dirigeants européens voulaient renforcer l’image d’un déficit démocratique de l’Union européenne, ils ne s’y prendraient pas autrement.
Bien pire, le 18 juin – et c’est intéressant comme date symbole pour les Français – le Parlement européen a voté la directive dite de « retour ». Il s’agit d’une série de mesures visant à harmoniser les règles entre pays européens en matière d’immigration. Résultat : un durcissement sans précédent de la législation déjà restrictive de la plupart des pays. Désormais, une personne expulsable pourra être enfermée jusqu’à 18 mois sur simple décision administrative avant d’être expulsée (c’est 32 jours en France actuellement). La directive prévoit aussi que les immigrés illégaux peuvent être livrés à des pays tiers et non pas exclusivement à leur Etat d’origine. Les autorités d’un pays européen peuvent aussi décider qu’une personne expulsée n’a pas le droit de revenir pendant cinq ans. La directive n’interdit pas l’expulsion des mineurs.
Loin de nous de penser que des Etats européens veuillent sérieusement mettre en cause les droits de l’homme. Bien entendu, ils peuvent se montrer beaucoup plus cléments que ne prévoient les règles dites « minimales » de la directive. Mais le fait est là : enfermer une personne jusqu’à 18 mois uniquement parce qu’elle n’a pas de papiers paraît clairement contraire aux droits de l’homme. Et le fait que l’expulsion d’un enfant ne soit pas interdite est plus qu’aberrant. C’est notre avis à Dieu et moi. Et c’est évidemment l’avis des Eglises qui ont réfléchi à ce sujet. Le Comece (les évêques catholiques au niveau européen) et le Conseil des Eglises européennes ont demandé en vain des amendements conséquents.
La réaction la plus forte vient de la Cimade, service œcuménique spécialisé dans le soutien aux demandeurs d'asile  et membre de la Fédération protestante de France. Voici son communiqué du 18 juin, que nous citons intégralement :
« Le Parlement européen a adopté la directive de la honte : un coup dur pour l’Europe des droits de l’Homme
Le Parlement européen, en adoptant, sans y ajouter le moindre amendement, le
texte de la « directive retour » négocié par les ministres de l’Intérieur et de
l’Immigration des 27 Etats membres, a perdu une grande part de sa crédibilité quant à sa capacité à tenir son rôle d’instance démocratique chargée notamment de la protection des citoyens en Europe.
En prévoyant l'enfermement de migrants non communautaires pour une durée
maximale de 18 mois, en autorisant l'expulsion d'enfants, qui plus est hors de leur territoire d’origine, en instituant une interdiction du territoire européen de 5 ans, cette directive porte atteinte aux libertés publiques et fait de l'enfermement un mode de gestion courant des populations migrantes.
Sourds aux appels des ONG, sourds aux appels des Eglises, sourds aux appels de nombreux représentants d’Etats du Sud, sourds aux mobilisations citoyennes, les parlementaires européens ont, dans leur majorité, choisi de renoncer à toute velléité de résister à la logique policière qui sous-tend la politique d’immigration conduite par les ministres de l’Intérieur en Europe depuis 20 ans.
La Cimade le déplore profondément. Elle étudie avec ses partenaires toutes les
voies possibles pour contester cette directive devant la Cour de justice ou la Cour européenne des droits de l’Homme.
»

L’Union européenne est fondée sur des valeurs. Celles qui sont sous jacentes dans la directive "retour" parlent d’elles-mêmes. Elles ne sont pas acceptables. Dans ce cas précis, et il faut appeler un chat un chat, c’est la droite au pouvoir qui a fait passer un texte conforme à l’idéologie populiste anti-immigrés dominante. Votée par la majorité qualifiée au Conseil, puis par une majorité de droite au Parlement européen (et dont l’avis était décisif), la directive, si elle avait été rédigée autrement, aurait pu faire l’honneur d’une Europe efficace et soucieuse des droits de l’homme. En l’état, cette directive est une honte.
A ce titre, il faut noter que le vote ne correspond pas à 100% au clivage gauche-droite. Certains socialistes (34) ont voté pour et plusieurs hommes politiques de droite ont sauvé l’honneur (de la droite) en votant contre. Parmi ces derniers, citons Bronislaw Geremek, leader historique de l’opposition anti-communiste polonaise des années 80, et le centriste français Bernard Lehideux. Un élu français de droite qui dit être sensible aux valeurs évangéliques - Philippe Morillon - s’est abstenu. Des personnalités de centre gauche comme Jacques Delors et Michel Rocard, également sensibles aux valeurs chrétiennes, ont demandé le rejet du texte. Et l’essentiel de la gauche et des Verts l’ont effectivement rejeté. Mais au total, 367 élus européens ont voté pour, 206 ont voté contre et 109 se sont abstenus. Il faut noter que pratiquement la totalité des élus du Parti populaire européen (par exemple ceux de l’UMP française de Nicolas Sarkozy), dont les « chrétiens-démocrates » allemands, ont voté en faveur de ce texte. Seuls les élus britanniques se sont abstenus.
L’Union européenne fonctionne donc. Les institutions ne sont pas bloquées quand il s’agit de fermer les frontières et de faire des immigrés une menace. Mais l’Europe des citoyens, celle qui va de l’avant, qui donne le bon exemple (et quand on est riche, comme nous, on peut s’offrir une certaine exemplarité), cette Europe-là n’est pas au rendez-vous. L'Union européenne doit retrouver ses valeurs essentielles.
Henrik Lindell

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