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Editorial d’octobre 2008. L’Eglise catholique d’un côté et les Eglises protestantes évangéliques de l’autre. Deux mondes qui ont appris à s’ignorer, voire se détester. Pourtant, retraites spirituelles, parcours Alpha et besoins intenses de Dieu aidant, les rencontres entre catholiques et évangéliques se multiplient de facto. Comme le démontre le travail pionnier du groupe « Conversations évangéliques-catholiques », qui vient de fêter ses dix ans, nous pouvons chercher Dieu ensemble, échanger nos dons, nous enrichir mutuellement, tout en restant nous-mêmes.
Non, détrompez vous ! Ce n’est pas de l’œcuménisme, ni même un comité mixte où des théologiens se retrouveraient pour couper les cheveux en quatre sans que le commun des mortels ne comprenne un mot. Non, ce sont d’authentiques conversations. Du partage. De l’envie d’apprendre à se connaître. Ni plus ni moins. Donc pas de projet de construire une seule chapelle unique où tout le monde se retrouverait sous on ne sait quelle autorité humaine (la vraie et unique Eglise du Christ n’en a pas besoin pour exister). Mais « un désir d’une fidélité approfondie au Christ » et une demande incessante à l’Esprit saint de s’immiscer dans nos affaires et nous guider sur notre chemin de sanctification selon la volonté de Dieu.
Telle est, en résumé, l’ambition qui nous semble caractériser le « Groupe de conversations évangéliques-catholiques ». Le 25 septembre dernier, celui-ci a fêté ses 10 ans. Il s’agit de « conversations interconfessionnelles ». Fondé à la suite d’une rencontre entre l’évêque catholique Gérard Daucourt et le pasteur évangélique Daniel Rivaud lors d’un rassemblement de l’Arche avec Jean Vanier, il compte aujourd’hui cinq membres catholiques mandatés par leur Eglise et sept évangéliques parrainés par l’Alliance évangélique française (depuis 2006). Après avoir produit notamment Regard sur le protestantisme évangélique, un texte de référence publié en 2006 par le secrétariat général de la Conférence des évêques de France (1), il travaille actuellement sur le thème : Peut-on évangéliser ensemble ? Cette question amène les membres du groupe à préciser les convergences et les divergences dans la compréhension de termes liés à l’annonce de l’Evangile. Si ce thème vous intéresse, lisez notre interview faite en mai dernier de frère Michel Mallèvre, secrétaire du groupe et responsable de l’Unité des chrétiens.
A l’occasion de ses 10 ans, le groupe a organisé une conférence publique sur le thème « conflit ou dialogue ? » à Montreuil (93). Le théologien évangélique Henri Blocher et l’évêque de Nanterre Gérard Daucourt ont mis l’accent sur l’importance de se respecter et de s’écouter. Ils ont précisé quelques différences - la notion d’Eglise, le salut, le baptême, les ministères, le culte marial, etc. – mais tout en admettant qu’ils aspirent tous à être à la fois vraiment évangéliques et vraiment catholiques (membres de l’Eglise universelle du Christ). Gérard Daucourt, visiblement très à l’aise dans ces échanges, n’a pas hésité à lancer devant son collègue Philippe Gueneley, évêque de Langres, co-président du groupe de conversations, plusieurs prêtres et des dizaines de pasteurs évangéliques et aussi des représentants de l’Eglise réformée, à l’adresse des évangéliques : « Dans mon travail d’évangélisation, j’ai besoin de vous ! » Plusieurs autres responsables ont pris la parole, comme Stéphane Lauzet, secrétaire général de l’Alliance évangélique française, appelant à un débat franc, « quitte à aborder des choses qui fâchent », parce qu’on peut maintenant se le permettre. Le genre de déclaration qu’on ne peut faire que devant des bons amis en Christ. Le pasteur Daniel Rivaud, aujourd’hui délégué général du Comité protestant évangélique pour la dignité humaine (CPDH), a raconté une anecdote révélatrice du changement dans les rapports entre évangéliques et catholiques. Il a rappelé le contexte dans lequel il a fondé le groupe de conversations avec Gérard Daucourt. « J’ai rencontré ce catholique lors d’un rassemblement de l’Arche avec Jean Vanier en 1996. Je lui ai parlé de ma foi évangélique, me disant que je pouvais quand même discuter avec un catholique, tant qu’il n’était pas évêque, auquel cas j’aurais hésité. Et Gérard Daucourt ne ‘faisait’ pas évêque. Après une conversation très riche, j’ai voulu savoir ce qu’il faisait. Il m’a alors dit qu’il était évêque de Troyes… » Quelques 130 personnes ont assisté à cette soirée sympathique et participative. Si la plupart étaient manifestement contents des échanges, certains ont exposé leurs craintes. Rencontrer l’autre, c’est toujours courir le risque de devoir changer d’avis…

Ce petit événement, que nous saluons à Dieu-et-moi.com, est la face visible d’un mouvement de fond que les responsables ecclésiastiques et les pasteurs tardent trop souvent à comprendre, si tant est qu’ils veulent comprendre. Ce mouvement, c’est le fait que des catholiques et des évangéliques se rencontrent de plus en plus souvent et découvrent qu’ils ont des choses en commun. La plupart de nos Eglises évangéliques sont constituées en grande partie par d’anciens catholiques, dont tous ne sont pas vraiment acquis à l’évangélisme. C’est particulièrement vrai pour les Eglises évangéliques les plus récentes et nos mega-churches. On trouve peu d’évangéliques dans nos églises catholiques le dimanche, mais on en rencontre de plus en plus lors de retraites spirituelles organisées par des moines ou des sœurs catholiques. De même, dans tous les grands centres spirituels – Taizé, en particulier, mais aussi Paray-le-Monial, Gagnières et même Lourdes, la très catholique – les rencontres sont fréquentes et priantes. Bien sûr, dans les parcours Alpha, les évangéliques et les catholiques apprennent aussi à se connaître. D’une façon tout à fait emblématique, le couple français catholique qui a introduit Alpha en France l’a fait après avoir fréquenté des milieux évangéliques dans l’Eglise anglicane en Angleterre. Par ailleurs, les prières œcuméniques et/ou interconfessionnelles sont de plus en plus souvent animées par des évangéliques.
Il nous semble particulièrement remarquable que ces échanges se fassent sans que les institutions – l’Eglise catholique en particulier – ne semblent y prêter attention. Pour ces dernières, la gestion de la boutique occupe souvent une place tellement importante que le souci d’essayer d’enrichir sa compréhension du Christ et écouter l'autre passe parfois au second plan. C'est un phénomène logique dans la mesure où toutes les Eglises institutionnelles (catholique, luthérienne, réformée) sont numériquement en perte de vitesse et doivent déployer beaucoup d'énergie pour assurer le financement des activités. Parallèlement, il faut noter que les nouveaux convertis et ceux qui cherchent Dieu ont de moins en moins tendance à respecter les frontières entre les différentes Eglises. Ils vont surtout vers les Eglises auxquelles ils peuvent s’identifier. Donc vers certaines paroisses catholiques, qui semblent incarner une certaine solidité, une continuité et une vraie spiritualité. C'est particulièrement vrai pour les paroisses ouvertes aux communautés charismatiques. Les nouveaux chrétiens s’adressent typiquement aussi à certaines Eglises évangéliques, confessantes et accueillantes, et à certaines églises réformées qui insistent sur l’importance de mettre en pratique l’Evangile au quotidien et en communauté.
Or ce type de communautés, catholiques ou protestantes évangéliques, ont au moins trois dénominateurs communs : elles mettent en avant le christo-centrisme (pas la riche tradition), elles cherchent à susciter un certain renouveau et évangélisent très activement, elles se tiennent au courant des besoins spirituels de leurs contemporains et accueillent concrètement des chercheurs de sens.
C’est dans ces lieux, où les chrétiens vivent avec leur temps, que les catholiques et les évangéliques apprennent à se connaître. Alors que leurs conceptions sont divergentes dans beaucoup de domaines et que leurs cultures sont également très différentes, ils se retrouvent facilement dans la doctrine sociale et dans l’éthique chrétienne. La plupart des Eglises évangéliques partagent la vision de l’Eglise catholique sur l’euthanasie, l’avortement et la sexualité dans le couple. Entre elles, il y a donc des alliances « politiques » objectives qui pourraient devenir très importantes. En un mot : si l’Eglise catholique cherche des alliés dans son combat, oh combien juste, contre la légalisation de l'euthanasie, elle a intérêt à se tourner vers les évangéliques (et d’autres protestants aussi, bien sûr).
Bien sûr, il y a toujours – beaucoup – de problèmes qu’il convient de dénoncer. Certains évangéliques insistent souvent sur le fait qu’ils ne sont pas ou ne sont plus catholiques, mais, au contraire, « chrétiens ». On trouve même des livres qui expliquent sérieusement que l’Eglise catholique s'est écartée de la Bible (2). C’est là une attitude exaspérante, pharisienne et terriblement méprisante à l’égard des catholiques, qui sont évidemment tout aussi chrétiens que les évangéliques. On peut mettre cette idée sur le compte de blessures mal cicatrisées du passé (il fut un temps où l’on envoyait les évangéliques français au bûcher), mais il faut craindre qu’elle témoigne aussi d’une vaste ignorance chez les évangéliques de ce qu’est vraiment la doctrine de l’Eglise catholique. Les évangéliques qui réfléchissent savent qu’ils ont énormément de choses à apprendre des catholiques en matière d’histoire de l’Eglise. Celle des Pères de l'Eglise, par exemple. Ils savent aussi que la doctrine sociale de l'Eglise catholique est beaucoup plus développée que dans n'importe quelle autre Eglise. C'est pourquoi bien des théologiens évangéliques préparent leurs thèses à ... l'Institut catholique de Paris. Il faudrait aussi avoir le courage de reconnaître que les catholiques qui sont fidèles à la doctrine de leur Eglise (Lumen Gentium de Vatican II) ont aussi des choses à apprendre aux évangéliques sur la vierge Marie. Elle n’est pas co-rédemptrice (l'Eglise catholique est très claire sur ce point). Le culte catholique de la Sainte Vierge peut sembler difficilement acceptable pour les protestants en général, mais l'essentiel est que Marie montre le chemin vers Jésus. En cela, elle est vraiment un modèle – 100% biblique - pour les croyants. Combien d’évangéliques, qui croient pourtant à la naissance virginale de Jésus, ont vraiment compris l’exemple de Marie, effectivement « pleine de grâce » (Luc 1.26-56) ?

Marie et Jésus de Caravage.
Inversement, l’ignorance de beaucoup de catholiques à l’égard des évangéliques est tragiquement abyssale. Combien d’évêques connaissent suffisamment les évangéliques pour pouvoir en parler ? Hélas, certains en parlent pourtant et ceci pour jeter l’opprobre sur d’honnêtes gens. Des mots comme « sectes » et « fondamentalistes » sortent encore de leurs bouches d’une façon tellement malhonnête et grossière qu’on se demande parfois s’ils ne seraient pas en train de parler d’eux-mêmes. En psychologie, cela s’appelle une projection. Que ces évêques et ces prêtres qui jettent la pierre écoutent au moins leurs collègues qui s’informent, comme Gérard Daucourt et Michel Mallèvre. Le fait est que plusieurs responsables catholiques qui ont des yeux pour voir ont d’ores et déjà compris ce que les évangéliques en général peuvent apporter aux catholiques. Les techniques et la stratégie de la « Nouvelle évangélisation » lancée par Jean-Paul II sont en grande partie inspirées de l’évangélisme. A peu près tout ce que les catholiques font pour moderniser leur façon de célébrer la messe vient des innovations réalisées par les évangéliques. Voici une liste non exhaustive de domaines où les catholiques peuvent s'inspirer de leurs frères séparés : insistance sur la relation personnelle avec Dieu, annonce explicite et compréhensible de l’Evangile à nos contemporains, lecture régulière, personnelle et fréquente de la Bible, forme de louange biblique adaptée à nos contemporains, christo-centrisme, vie communautaire où l’on cherche à appliquer concrètement l’Evangile, notamment à l’égard des pauvres. Ce dernier aspect est probablement l’aspect le plus méconnu des Eglises évangéliques en France. Comme il s’agit, de facto, de l’Eglise des pauvres, il est logique qu’elle soit ignorée par l’élite culturelle et l’intelligentsia catholique qui a, hélas, cessé d’évoluer avec son temps. Mais ce n’est pas une excuse.
Maintenant, il convient de saluer la conscience naissante chez beaucoup d’évangéliques et de catholiques de l’urgence d’apprendre à se connaître. Nous avons tant de choses à nous dire.
Toute cette évolution se fait en dehors de que l’on pourrait appeler le « dialogue œcuménique », c'est-à-dire surtout les rencontres entre théologiens catholiques et luthéro-réformés. Ces derniers ont pourtant fait des avancées spectaculaires tout au long du siècle dernier. Sur la justification par la foi, pilier de la théologie paulinienne et protestante, à l’origine de la Réforme, il y a pratiquement accord. Sur d’autres questions épineuses, comme Marie, on se rend bien compte que nos doctrines respectives ne sont pas si incompatibles que cela. Sur les ministères, ça bloque évidemment à Rome (on ne rigole pas avec le statut d'un prêtre catholique), mais le dialogue continue quand même.
Or, cet œcuménisme-là, c’est un peu comme l’Union européenne. C’est bien et ça va plutôt dans le bon sens tant que l’objectif est clair (en l’occurrence guérir le corps blessé du Christ et non pas construire une super-Eglise avec un pape à sa tête). C’est en tout cas notre avis à Dieu-et-moi.com. Le problème est que les discussions sont animées quasi exclusivement par des représentants ecclésiastiques et des experts, par exemple dans le Groupe des Dombes. Il fait plaisir à quelques rares croyants « du terrain ». Mais la grande masse de fidèles de ces Eglises semble s’intéresser à tout sauf à ces échanges qui leur paraissent sans doute intelligents et justifiés, mais terriblement abstraits. Pour résumer brutalement les choses : les catholiques et les luthéro-réformés sont les premiers à dire à juste titre qu’il faut prier ensemble. Mais ils ne sont pas nombreux à le faire, sauf à Taizé. Faute de temps, de conviction ou les deux ?
Dans les conversations entre catholiques et évangéliques, la situation est diamétralement opposée. Alors que les représentants des Eglises concernées font preuve d’une grande méfiance vis-à-vis de l’idée même de dialoguer, les contacts entre catholiques et évangéliques se multiplient sur le fameux « terrain », comme on vient de le voir. Il est fréquent que ces évangéliques et ces catholiques aient en partage un désir ardent de répandre l’évangile. Beaucoup d’entre eux sont « charismatiques ». Ces chrétiens-là, de « base », humbles, cultivent, autant que les personnes engagées dans le dialogue œcuménique officiel, l’unité profonde de l’Eglise, corps du Christ.
Ces chrétiens ne sont pas tous anonymes. Un d’entre eux est très connu : Carlos Payan. Prédicateur évangélique de Paris Tout est Possible, il est invité dans tous les milieux chrétiens pour prêcher la guérison et l’unité des chrétiens en Jésus. Dans son livre, qui vient de sortir – Unité, onction, guérison (3) – il écrit ceci : « La France a besoin de voir des responsables ecclésiaux, prêtres, pasteurs, diacres, diaconesses, religieux et religieuses, unis dans l’amour plutôt qu’en rivalité permanente. J’ai décidé de ne plus « supporter » les catholiques, les protestants, les évangéliques, les orthodoxes, les pentecôtistes ou les juifs messianiques… je les aime, tout simplement. (…) Car quand on supporte quelqu’un, souvent on le critique mais quand on aime, on aime sans condition comme Jésus aime sans condition. On bénit et on arrête de critiquer, on voit les autres plus grands que soi. La différence est énorme. » Ce livre, que nous recommandons très fortement, a été préfacé par l’évêque Gérard Daucourt. C’est le témoignage d’un chrétien qui se sait faible et que Dieu utilise pour guérir des malades. Et comme le dit son ami Gérard Daucourt, qui admet rester « interrogatif » sur certains aspects du ministère de guérison, « ce qui nous unit est plus fort, plus important que ce qui nous différencie ». Puis l’évêque dit ceci : « Nous nous rencontrons, nous nous estimons, nous prions ensemble, en certaines occasions, nous annonçons le Christ ensemble. »
Que Dieu bénisse ces grands témoins du Christ vivant ! Qu’Il nous apprenne à nous tous à ne plus avoir peur de témoigner de Sa présence parmi nous.
Henrik Lindell
1. Documents Episcopat n° 8/2006, 45 pages. Pour commander :
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2. Ce jeu qui consiste à comparer les pratiques et les doctrines de l'Eglise catholique à "ce que dit la Bible" oblige au moins à se pencher sur les pratiques et les doctrines des autres Eglises. Si l'Eglise catholique n'est pas et n'a jamais été parfaite, que dire de ces Eglises baptistes qui défendaient, au nom de la Bible, le racisme il y a un siècle et qui défendent aujourd'hui les opérations guerrières américaines en Irak ? D'autres Eglises baptistes ont, elles, mené des combats décisifs contre l'esclavage et la ségrégation et condamnent aujourd'hui la guerre américaine en Irak. Mais laquelle de ces Eglises a raison ? Plus exactement, dans quel verset du Nouveau Testament est-il suggéré que nous sommes autorisés à mener des guerres d'agression, pratiquer la torture, exploiter les ressources naturelles au détriment des besoins de nos enfants et s'enrichir sur le dos des pauvres ? Certains évangéliques, et quelques catholiques aussi d'ailleurs, tiennent pourtant ce discours-là, Bible à la main. Mais l'ont-ils vraiment lue ? Il faut dire la vérité, bien sûr, mais arrêtons ces comparaisons qui consistent à chercher délibérément la faute chez l'autre.
3. Unité, onction, guérison, 181 pages, 15 euros. Ed. Première partie.
Cet article a été mis en ligne le 3 octobre 2008.
A part la couverture du livre de Carlos Payan, les photos sont de Flickr Common creatives. Dans l'ordre : Elsa 66, Sacred destinations, Carulmare.
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