Dieu et Moi

Sébastien Fath : La modernité du baptisme

Sample ImageQuel est le lien entre la chanteuse Aretha Franklin, le prix Nobel Al Gore, l’auteur John Grisham, l'évangéliste Billy Graham, le principal organisateur de la Convention Pentecôte 2009 à Bercy en France Freddy De Coster et le prophète Martin Luther King Jr ? Tous baptistes. Et alors ? Les baptistes fêtent cette année leurs 400 ans. Pour comprendre qui ils sont et pourquoi ils remplissent leurs temples, nous avons interrogé le principal expert en la matière en France : le chercheur au CNRS Sébastien Fath, auteur de plusieurs livres incontournables pour celui qui veut comprendre l’évangélisme contemporain. Interview.

Cette année 2009, le baptisme a quatre siècles. Né à Amsterdam en 1609 autour du pasteur anglais exilé John Smyth, il s’est surtout développé aux Etats-Unis, où il est le principal courant protestant. Mais il connaît une certaine croissance sur tous les continents, y compris en France où il y aurait quelque 40 000 baptistes. Avec les pasteurs Martin Luther King Jr, Jesse Jackson et Rick Warren, en passant par le néo-évangélique Billy Graham et l’ultra-conservateur Pat Robertson sans oublier les hommes politiques démocrates Jimmy Carter, Bill Clinton et Al Gore, les 125 millions de baptistes ne manquent pas de références politiquement très correctes ni des Sample Imagefigures très controversées. Mais qu’est vraiment le baptisme ? Pourquoi attire-t-il des chrétiens en nombre toujours croissant ? Qui sont les baptistes français ? Pour en savoir plus, nous vous recommandons vivement de consulter Les Eglises baptistes. Un protestantisme alternatif qui vient d’être publié par Empreinte/Temps présent sous la direction du pasteur baptiste Etienne Lhermenault. Nous avons interrogé l’un des auteurs, l’historien Sébastien Fath (1), un des principaux spécialistes du protestantisme en France et lui-même baptiste. L'interview est suivie par un petit lexique.

Les baptistes sont-ils différents des autres évangéliques ?
Sébastien Fath
: Contrairement à beaucoup d’évangéliques qui se contentent d’une étiquette générique, les baptistes ont une forte identité confessionnelle qui a une longue histoire. Leurs Eglises ne sont pas nées au début du XX siècle, comme c'est le cas de beaucoup d’autres courants évangéliques. Les baptistes ont quatre siècles d’héritage et même un peu plus que cela si on prend en compte les racines : le courant anabaptiste né de la réforme radicale au XVI siècle et qui promeut le baptême du converti ; les courants puritains séparatistes anglais qui se sont développés dès le XVI siècle en opposition à l’Acte de suprématie et à l'Acte d'uniformité promulgués par Elisabeth 1re en 1559. Ces séparatistes refusent la conformité et l’Eglise d’Etat.

Quelles sont les principales caractéristiques du baptisme aujourd’hui ?
On peut schématiquement distinguer trois éléments. Le premier est le principe congrégationaliste. C’est un modèle d’Eglise qui met en valeur l’autonomie de la communauté locale et la collégialité. Les Eglises baptistes sont aussi constituées par des convertis. Pour être membre d’Eglise, il faut être passé par une expérience personnelle avec Jésus-Christ qui reconfigure la trajectoire biographique avec un avant et un après. L’Eglise baptiste est professante.
Deuxième caractéristique forte : une théologie à dominante calviniste. Il est très frappant de voir dès le XVII siècle et jusqu’à aujourd’hui dans nombre d’Eglises baptistes l’apport de Jean Calvin. On retrouve surtout l’idée d’alliance entre un Dieu qui se révèle et ses créatures qui décident de faire route avec lui et de construire avec lui le royaume de Dieu. C’est d’autant plus important pour les baptistes qu’ils refusent l’idée d’une institution centralisée, ce qui induit le risque de chacun pour soi. L’idée d’alliance permet de souder le peuple chrétien par-delà les petites communautés locales.
Le troisième élément est la pratique du baptême du converti. On n’a pas toujours baptisé par immersion. Au début, on le faisait plutôt par aspersion. Mais, depuis toujours, seuls les convertis peuvent être baptisés. C’est un trait pérenne.

Pourquoi le baptême par immersion au juste ?
A partir du milieu du XVII siècle, il s’impose en référence à certains textes dans le Nouveau Testament, notamment l’apôtre Paul. L’immersion est l’identification symbolique avec la mort sacrificielle de Jésus Christ. L’émersion est le symbole d’identification à la résurrection de Jésus Christ.
D’autres particularités ?
On peut ajouter des éléments moins liés à l’ « ADN » religieux mais plutôt aux relations avec les autres dans la société. Les baptistes défendent et ont toujours défendu la séparation des Eglises de l’Etat. Jamais un baptiste n’a milité pour une Eglise d’Etat. Cela le distingue de beaucoup d’autres protestants. Autre particularité : la défense de la liberté de conscience. Les baptistes considèrent qu’on ne peut imposer une religion. Au-delà des aspects théologiques, le baptême des nourrissons est pour eux une violence symbolique exercée sur l’individu puisque celui-ci n’a pas eu la possibilité de se prononcer.
Quels baptismes en France ?
Il y a au moins trois grands courants. Ils se sont séparés au début du XXème siècle. Le premier est la Fédération des Eglises évangéliques baptistes de France (FEEBF). Elle représente une petite moitié des baptistes en France. Elle a joué la stratégie de l’œcuménisme intra-protestant en adhérant dès 1916 à la Fédération protestante de France. Elle admet un certain pluralisme en son sein sur une base protestante évangélique. Elle est par ailleurs marquée par un nombre important de convertis issus du catholicisme. Ce qui compte pour ces baptistes, ce ne sont pas les petites subtilités entre protestants, mais le fait d’être protestant, en l’occurrence baptiste, et de rompre avec une certaine approche de l’identité chrétienne du rite, du sacrement et de l’autorité.
La deuxième grande famille des baptistes est regroupée dans l’Association évangélique des Eglises baptistes de langue française (AEEBLF), qui concerne aussi la Suisse et la Belgique. L’Association défend un œcuménisme plus restreint et ne participe pas à la Fédération protestante. Ces baptistes mettent l’accent sur l’approfondissement de la piété biblique au risque de délaisser l’action sociale qui, elle, est plus importante dans la Fédération baptiste. Cette dernière a une vraie tradition sociale.
La troisième grande famille est celle des baptistes indépendants. Ils se méfient d’une structure supra-locale. Ils sont très autonomistes et très conservateurs sur le plan doctrinal. On peut les classer parmi ceux qu’on appelle les ‘fondamentalistes’ protestants. Ils mettent l’accent sur l’inerrance des textes bibliques. Ils sont également marqués par le pré-millénarisme et par le « séparatisme » à l'extrême. Ils ne collaborent pas avec ceux qui collaborent avec les libéraux ! Ces Eglises sont repliées sur elles-mêmes mais elles témoignent aussi d’une grande vitalité.
Une quatrième famille pourrait être la Fédération des Eglises baptistes charismatiques. Elle est née en 1983. Mais sont-ils vraiment baptistes ? Le principe du congrégationalisme n’est pas vraiment respecté.
Est-il vrai que l’on doit aux baptistes fondamentalistes la première femme pasteure en France ?
Oui, Madeleine Blocher Saillens exerça comme pasteur de 1929 à 1952 à l’Eglise parisienne du Tabernacle. Elle était fondamentaliste et pré-millénariste. L’accent sur l’autonomie et un côté anarchiste produisent effectivement des choses surprenantes ! Dès 1929, elle était donc la première femme pasteur en France, bien avant que l’Eglise réformée n’emboîte le pas. Elle revendiquait sa vocation au nom de la Bible et elle a été suivie par son conseil. On pourrait citer de multiples exemples surprenants d’innovations et de regards prophétiques ou décalés. Ainsi le pasteur Joseph Doucé, le premier pasteur protestant en France qui a béni des couples homosexuels. Les baptistes n’aiment pas beaucoup communiquer sur lui. Il a eu une trajectoire controversée et il est mort dans des circonstances mystérieuses. Mais il a toujours revendiqué son appartenance au baptisme.
Dans le livre Les Eglises baptistes, vous évoquez des « affinités entre le modèle baptiste de l’Eglise et la société contemporaine ». Que voulez-vous dire ?
Les baptistes cultivent une forme d’individualisme. Nous vivons de moins en moins dans des sociétés de type holiste où la famille, l’entourage et le quartier déterminent la façon dont on pense, parle et s’habille. Aujourd’hui, l’individu est appelé à faire des choix. On peut penser différemment de ses parents. De ce point de vue, les baptistes sont très en avance sur leur temps. Ils ont revendiqué cette centralité du choix personnel bien avant que cela ne soit à la mode. Cela leur a longtemps posé beaucoup de difficultés.
Autre affinité importante : la dimension démocratique. La culture baptiste incite à la discussion et au débat. Les baptistes ne sont pas toujours d’accord entre eux. La communauté de base est autonome, décide de ses finances et elle vote pour son pasteur. Là aussi, ils sont plus en phase avec la société contemporaine que d’autres modèles où des clercs spécialisés peuvent décréter des positions et un agenda unique.

Recueilli par Henrik Lindell à Grenoble lors du Congrès de la Fédération baptiste le 22 mai 2009.

Cet article a été mis en ligne le 26 mai 2009.

1. Sébastien Fath est spécialiste du protestantisme évangélique, agrégé d'histoire et chercheur au CNRS (Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité). Il a notamment écrit Une autre manière d'être chrétien en France et Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France, 1800-2005 (Labor et Fides, 2001 et 2005) et Dieu bénisse l'Amérique. La religion de la Maison Blanche (Seuil, 2004). Nous avons également beaucoup aimé son livre de référence sur les megachurches paru l'année dernière : Dieu XXL. La révolution des megachurches.

 

 

Lexique


Anabaptisme

Une forme de la dissidence protestante du XVI siècle. Les anabaptistes refusent le baptême des enfants et les liens entre l'Eglise et l'Etat prônés par des réformateurs comme Luther et Calvin. Les anabaptistes ont été persécutés aussi bien par l'Eglise catholique que par des Eglises luthériennes et calvinistes. Les chrétiens les plus proches des anabaptistes se trouvent aujourd'hui dans les Eglises mennonites et chez les amish aux Etats-Unis.

Congrégationalisme

L'Eglise locale est pleinement Eglise de Jésus-Christ. Elle discerne la volonté de Dieu. Chaque membre de l'Eglise locale a sa part dans la vie et dans les décisions de celle-ci. Les pasteurs sont nommés par l'assemblée de l'Eglise.

Puritanisme

Le puritanisme est né en Angleterre sous Elisabeth 1re dans le but de purifier l'anglicanisme des restes de catholicisme. C'est un courant du christianisme qui a élaboré des doctrines calvinistes de la liberté souveraine de Dieu et qui met l'accent sur la conversion personnelle. Le puritanisme s'est beaucoup développé aux Etats-Unis.

Séparatisme

En protestantisme, les "séparatistes" revendiquent l'indépendance de l'Eglise d'Etat. On utilise surtout ce terme pour les puritains anglais qui réfusèrent le diktat de l'Eglise d'Angleterre et qui ont été persécutés pour cette désobéissance. Les premiers baptistes, dont John Smyth, étaient" séparatistes" en ce sens-là.