




| Stéphane Lauzet : « N’ayons pas peur d’affirmer nos convictions » |
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Que pense le secrétaire général de l’Alliance évangélique française des débats délicats sur l'identité, la place de l’islam et du vote suisse sur les minarets ? Voici ses réponses.Après que le président de la Fédération protestante, Claude Baty, et de nombreux responsables catholiques se sont exprimés sur les différents débats concernant les minarets, la place de l’islam, l’identité nationale en France ou ailleurs en Europe, nous étions très curieux de connaître le point de vue de Stéphane Lauzet. Il a accepté de s’exprimer ici à titre personnel sur des sujets délicats, passionnels, avec franchise. Nous le remercions chaleureusement. Stéphane Lauzet, marié et père de trois enfants, est secrétaire général de l’Alliance évangélique française depuis 1995. Il est probablement le « principal » représentant du monde évangélique en France et il devrait jouer un rôle clé dans le Conseil national des évangéliques de France qui verra le jour cet été 2010. Formé à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, il a été pasteur de paroisse pendant une vingtaine d’années au sein de l’Union des Eglises évangéliques libres de France. En tant que secrétaire général de l'Alliance évangélique de France, quelle est votre opinion sur la votation en Suisse qui interdit la construction de minarets ? L’initiative suisse a provoqué chez nous de nombreuses réactions. Je remarque que le principe même de la consultation du peuple par referendum est remis en question par la quasi totalité des commentateurs, journalistes ou politiques. Il me semble curieux que ces défenseurs de la liberté d’expression et de la démocratie, sous prétexte que la réponse à la question posée ne va pas dans le sens espéré (politiquement correct), vouent aux gémonies ces hommes et ces femmes. Pour le reste, à titre personnel, je peux vous dire que je souscris pleinement à la position du Réseau évangélique, qui est la branche suisse de l'Alliance. Je crois que le résultat de cette votation est une mauvaise réponse à une vraie question. Il traduit un véritable malaise, la peur de l’autre, un manque de fondement et une crainte par rapport à l’avenir. A l’instar du Réseau évangélique suisse, vous regrettez donc l'organisation de cette votation ? Le débat sur les minarets s’ajoute à celui, plus général, sur la place de l’islam. En France, certains estiment qu’il remplace celui sur l’identité nationale. Qu’en pensez-vous ? Je ne regrette pas l’organisation de cette votation. D’abord, parce que ce principe de consulter le peuple, même s’il n’est pas sans ambiguïté, me paraît sain et puis aussi parce que je ne sais pas au nom de quoi je pourrai reprocher son fonctionnement à un pays démocratique étranger. Ceci dit, je trouve regrettable que dans notre discussion en France sur l'identité se mêle celui sur les minarets. En même temps, cela me paraît inévitable. Nous n'avons pas encore pris en compte cette réalité : notre pays est devenu multiculturel et aussi multi-religieux. J'ai l'impression qu'on est en train de se réveiller et que cela fait mal. Jusqu'à présent, la construction de l'identité française reposait sur l'idée que la citoyenneté devait transcender les appartenances communautaires. Avant la révolution française, il y avait ce principe : tel roi, telle religion. Les protestants en France en ont fait les frais. On leur a reproché de ne pas avoir la même religion que le roi et donc d’être de mauvais sujets, à la solde de l’ennemi. L'identité française était bâtie autour de ce concept, et je remarque qu’aujourd’hui encore, un des reproches fait aux protestants évangéliques par certains, c’est d’être à la solde de l’étranger. Aujourd'hui, la construction de l’identité est soumise à une transformation. On s'aperçoit que la religion n'est plus l'élément déterminant. Même s’il y a encore des belles traces. C'est cela qui explique que le débat sur les minarets et l’islam s’immisce dans le débat sur l’identité. A mon avis, on n'aurait jamais dû parler d'identité nationale, mais plutôt poser cette question : « comment vivre ensemble dans un pays qui est devenu multiculturel et pluri-religieux ? » Il faudrait réfléchir aux règles d'un vivre-ensemble. Le fait de vouloir niveler les différences, c'est générer de la violence et le fait de combattre le communautarisme, contrairement à ce que l’on croit, c’est probablement le plus sûr moyen de renforcer les intégrismes de tout-poils. Est-ce que le fait que certains musulmans expriment leur appartenance d’une façon spectaculaire devrait mettre en cause la liberté religieuse pour eux ? Non. Il est sûr que le témoignage de l'évangile est confronté à une réalité manifeste. Cela nous replace devant nos responsabilités. Mais si je suis cohérent, si je défends la liberté religieuse, alors je ne vois pas comment je pourrais la diviser. Historiquement, ce sont surtout les évangéliques qui sont à l'origine même de la liberté religieuse, de la laïcité. Quand certains évangéliques suisses, voire français, veulent de facto limiter la liberté religieuse pour l’islam, sont-ils fidèles à leur propre tradition ? La première chose à affirmer, c’est que la liberté doit valoir pour tout le monde. Nous devons aussi rappeler que c’est à l'Etat d’être laïque, pas aux citoyens. Et c’est l'Etat qui garantit le libre exercice du culte. Ces choses sont bonnes. Mais cela n'empêche pas qu'on s'interroge, à la suite de Jacques Ellul, sur les risques d'une islamisation en France. On ne peut que rester rêveur devant la naïveté de certains discours et la méconnaissance des problèmes. Je pense qu'il y a des vraies oppositions entre l'Islam et les façons de vivre en France : il y a des façons de concevoir le rapport à la divinité, à la chose publique, à l’humain, qui sont radicalement contraires à la mentalité judéo-chrétienne. Il me semble aussi que nos Etats en Europe devraient user de leur influence pour que la liberté religieuse soit mieux respectée dans les pays dont des musulmans sont les ressortissants. « L'islamisation en France… » ? L’Etat ne devrait-il pas tout faire pour le développement d'un islam à la française ? Je suis tenté de dire oui mais, à la réflexion, il y a quelque chose de très paradoxal dans cette volonté de l’Etat de gérer la religion. La constitution dit que l’Etat ne reconnaît aucun culte et dans le même temps qu’il en garantit l’exercice. La laïcité, c’est bien la séparation de l’Etat et de la religion, la distinction et la différenciation entre ces deux registres. A partir de ce moment là, pourquoi l’Etat devrait-il intervenir dans le dogme et la piété d’une religion ? Interrogeons-nous : comment les chrétiens réagiraient-ils si l’Etat leur demandait d’avoir un christianisme à la Française ? Dans toutes les religions, il y a quelque chose d’irréductible et donc qu’on ne peut pas toucher. Il y a aussi des traces des cultures dans lesquelles elles sont nées. Mais une religion qui prétend être la révélation, comment voulez vous « l’accommoder» ? L’Islam peut-il pourtant évoluer dans le sens que votre question suggère ? J'entends ce que disent certains intellectuels musulmans. Ils veulent faire subir à l'Islam ce que la théologie libérale a fait aux textes bibliques. Mais il faudrait alors s'interroger sur les chances de réussir ! La « francisation » de l’islam risque de passer aux yeux de beaucoup comme une atténuation du message, une offense, un sacrilège d’autant que l’Islam qui se développe le plus en France actuellement, c'est l'Islam radical. Qu’attendez-vous de l’Etat ? Pour moi, j’attends de l’Etat, laïque, qu’il maintienne le principe de la liberté religieuse. En même temps, je me demande si l’Etat est capable de prendre en compte la diversité des religions, leur approches quelques fois opposées et d’en tirer les conséquences. Je crois qu’il faut reconnaître les différences et étudier les conséquences plutôt que de s’évertuer à vouloir mettre tout le monde dans la même boite ! Et que devez-vous faire vous-mêmes en tant qu’évangélique ? En tant que chrétien évangélique, il ne faut pas avoir peur de cette pluralité. Souvenons nous que c’est dans ces conditions que le christianisme s’est développé. En France, il y a des musulmans, des chrétiens, des juifs, des athées, des adorateurs de toutes sortes de dieux… Et il faut trouver des passerelles pour rejoindre ces hommes et ces femmes d'autres religions. Il ne faut pas avoir peur de la confrontation, de l’échange, de l’affirmation de nos convictions même si cela se fait avec difficulté, parce que nous devons défendre la singularité de l’Evangile, enracinée dans un ensemble d’affirmations christologiques qui soulignent le caractère unique de Jésus Christ. Il nous faut rendre compte de notre espérance, de nos certitudes, clairement et sans arrogance tout en esquivant les attaques de ceux qui pensent que le fait de parler de La vérité, c’est de l’ordre du fascisme intellectuel ! En peu de mots, témoigner, chercher à convaincre, sans chercher à imposer, en se souvenant que nous ne sommes que des témoins. Recueilli par Henrik Lindell L’interview a été relue et amendée par Stéphane Lauzet. Cet article a été mis en ligne le 9 janvier 2010.
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