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Anne-Marie Saunal : « La pédophilie est le mal à l’état pur » PDF Imprimer Envoyer
Quelle attitude adopter face aux scandales de pédophilie dans l’Eglise catholique ? Comment comprendre la pédophilie ? Anne-Marie Saunal, psychanalyste catholique, répond à nos questions.

En ce mois de mars 2010, l'Eglise catholique est touchée par des affaires de pédophilie en Irlande, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche. Tous les médias en parlent et se livrent parfois à des analyses insuffisantes. Pour les chrétiens que nous sommes, ces scandales à répétition nous choquent profondément car ils sont des contre-témoignages absolus.
Mais nous cherchons aussi à comprendre comment des crimes de ce type peuvent être commis par des "hommes de Dieu" (ou des femmes), s'il y a un lien ou non avec l'obligation du célibat des prêtres et ce que l'Eglise catholique pourrait améliorer dans son fonctionnement. Bien entendu, cette question ne concerne pas que l'Eglise catholique, qui est un peu trop exclusivement accusée de couvrir les pires crimes. La problématique concerne toutes les institutions, chrétiennes ou non, où des adultes sont amenés à travailler avec des enfants. La pédophilie existe dans tous les milieux et elle est le plus souvent le fait d'hommes mariés. La psychanalyste Anne-Marie Saunal, catholique engagée, a soigné des pédophiles et des victimes des pédophiles. Elle a bien voulu répondre à nos questions.

 
Qu’est-ce que la pédophilie ?
La pédophilie consiste à ne pouvoir atteindre la jouissance qu'en accomplissant l’acte sexuel avec un enfant. Ce sont des personnes qui souffrent d’une fixation. Elles ne peuvent atteindre la jouissance avec un adulte. Il existe différents types de pédophilie, comme il existe différentes formes de perversion. Les pires sont les pédophiles véritablement pervers, qui peuvent commettre des viols avec violence. Ce sont des malades qui souffrent d’une inversion de la sexualité normale. Mais il y a aussi des passages à l’acte qui sont le fait de personnes souffrant de névroses obsessionnelles. Dans le cas des prêtres qui pourraient commettre des actes pédophiles, il s’agirait plutôt de personnes névrosées et non pas a priori de grands pervers.
Faut-il qu’il y ait passage à l’acte pour qu’on puisse parler de pédophilie ?
Pour pouvoir parler de pédophilie, il faut qu’il y ait un passage à l’acte avec des attouchements sur un enfant ou un adolescent où il y ait de la jouissance. Tous les névrosés ont des fantasmes. Certains peuvent être de nature pédophile, homosexuelle, etc… Nous avons tous des fantasmes. Mais quand cela reste un fantasme, ce n’est pas pathologique. Le pervers n’a pas de fantasmes. Il passe à l’acte sous l'effet d'une pulsion irrépressible.
Pourquoi, au fond, y a-t-il autant de prêtres pédophiles ? Aux Etats-Unis, dit-on, 4% des prêtres seraient concernés.
Vous dites qu’il y en a tant... Il est très difficile d’établir des chiffres.
S’il y a des pédophiles parmi les prêtres, je pense qu’il y a d'abord une raison sociologique. Pendant des siècles, l’Eglise a occupé la fonction de l’enseignement que l’Etat n’occupait pas. De nombreux prêtres, religieux ou religieuses catholiques, sont au contact avec des enfants. Parfois, ils sont dans des internats. Il y a une grande promiscuité. Et toute promiscuité est toujours un peu dangereuse. On le voit bien dans la Bible. Nous avons tous au fond de nous des pulsions sexuelles.
Par ailleurs, il faut savoir que tous les métiers où l’on rencontre des enfants attirent des pédophiles. Ils nourrissent une véritable passion pour l'enfance.
Il semble cependant que la plupart des actes sont commis au sein de la famille…
Oui, sur cent attentats à la pudeur pédophiles, 3,4 sont commis par des enseignants et des religieux. Mais 50,8% sont commis par des parents et les très proches. 34% sont commis par des amis et des connaissances.
Autre chiffre inquiétant : en 2005, il existait 433 472 sites d’Internet pédophiles. Par rapport à 1997, le nombre de sites pédophiles avait augmenté de 1500%. Ces sites fonctionnent parce qu’ils ont des visiteurs. Et aujourd’hui, ils sont encore plus nombreux.
Comprenez-vous l’émotion suscitée par les scandales en Allemagne, après ceux de l’Irlande ?
Oui, ces affaires désolent profondément la chrétienne que je suis. Ce qui me heurte aussi est que l’Eglise catholique n’ait pas pris assez de mesures avant l’an 2000. Je voudrais aussi qu'elle fasse des études de terrain et qu'elle devienne intraitable sur ce point. Les crimes sexuels qui émanent des prêtres et des religieux sont un contre-témoignage absolu. Il est normal qu’on en parle, qu’on s’en émeuve. Or, la psychologue que je suis me permet de comprendre comment fonctionnent des personnes qui ont des tentations pédophiles. Cela peut être assez fréquent. Une personne normale ne donne pas prise à ses pulsions. Une personne fragile peut passer à l’acte.
Mais pourquoi passe-t-elle à l’acte ?
Une explication parmi d’autres : certains des prêtres ont sûrement été eux-mêmes abusés. J’ai eu un patient qui était prêtre [non catholique romain, ndla]. Un ami de la famille avait abusé de lui. Ce prêtre m’a dit qu’il avait maintenant lui-même des désirs pour des enfants. Mais il ne passait pas à l’acte. Ce prêtre était marié et il avait des enfants. Ses désirs pédophiles étaient crucifiants.
Autre explication : les personnes qui souffrent d’une perversion sont coupées en deux, totalement clivées. Pendant la journée, ces personnes peuvent travailler normalement, être engagées dans l’Eglise. On dirait qu’elles sont comme vous et moi. Puis le soir, elles peuvent avoir des activités sexuelles perverses avec des enfants, des vieillards, des animaux. La personne qui abuse d’un enfant est totalement prise par sa pulsion. C’est comme si elle n’était plus prêtre, enseignant ou autre. En plus, les pervers ne croient pas qu’ils font mal. Ils aiment les enfants et ils veulent leur montrer leur amour. Dans la vraie perversion, il y a une passion pour l’enfance. On dit que le pervers va rencontrer l’enfant qu’il a été. Ce qui n’excuse pas. A cela il faut ajouter que l’enfant, lui aussi, a une sexualité. Son corps entier est érogène. L’enfant peut même être provocateur sans le vouloir.
Des efforts ont-ils été entrepris par l’Eglise pour limiter les risques ?
Oui, les séminaristes sont beaucoup mieux formés à la psychologie que dans le passé. Ils suivent des cours sur le sujet. Ils sont également recrutés avec plus de discernement qu’avant. L’Eglise alerte les autorités en cas de problème. Mais il faut savoir que les futurs prêtres sont conditionnés par la société actuelle. On retrouve donc chez les prêtres les mêmes faiblesses et les mêmes pathologies que celles qui se trouvent dans la société en général. Les prêtres ne sont pas forcément plus pervers que les autres. Il faut cesser de trop idéaliser les prêtres, qui sont des humains.
Voyez-vous un lien entre l’obligation du célibat et le passage à l’acte ?
Non. Un pédophile souffre d’une pathologie qui ne change pas s’il est célibataire ou marié. Le célibat des prêtres est un autre débat. Un prêtre qui se sent frustré sur le plan sexuel pourrait aller voir une femme, ce qui n’est pas une tendance perverse. Mais la plupart des pervers sont mariés. Ils sont bien insérés dans la société. Ils sont souvent pères de famille. Ils ne sont pas célibataires.
Eventuellement, un prêtre qui vit très seul, fragilisé, pourrait peut-être craquer en fréquentant exclusivement des enfants.
L’Eglise peut-elle encore améliorer les choses ?
Elle pourrait faire des enquêtes sur le terrain, alerter les prêtres. La cause est infiniment importante. Mais il faut comprendre que le problème de la pédophilie concerne le problème du mal. L’être humain est habité par le mal et la pédophilie est le mal à l’état pur. La pédophilie provoque des dégâts énormes. Or il a toujours existé.
Comment le regard sur la pédophilie évolue-t-il ?
Beaucoup. Depuis 50-60 ans, on accorde une place de plus en plus importante à l’enfant. Les accusations sont donc de plus en plus prises au sérieux. Il fut un temps où l’inceste était monnaie courante, mais on n’en parlait pas. La pédophilie n’a pas toujours choqué autant qu’aujourd’hui. Sur 5000 plaintes en 2000, il y a eu seulement 500 procès. Les autres ont été abandonnées. Probablement parce que la parole des enfants n’a pas été prise au sérieux. Des affaires ont été étouffées. Mais aujourd’hui, on accorde une grande importance à ces affaires. La société évolue.
Peut-on guérir de la pédophilie ?
En ce qui concerne la victime, oui, mais elle subit des dommages dévastateurs. Elle porte la culpabilité que l’agresseur n’a pas éprouvée. Elle a des troubles dans sa vie psychique et dans sa vie sexuelle. Elle peut même être tentée par des agressions d’enfants. Quant aux pédophiles, le problème est très complexe. Pour ceux qui passent à l’acte, la psychothérapie ne suffit pas. La castration hormonale ne suffit pas forcément non plus. C’est un phénomène très tragique.
Recueilli par Henrik Lindell
Article mis en ligne le 15 mars 2010
Lisez le livre d'Anne-Marie Saunal : Psy, délivrez-nous du mal  (éd. Atelier, 2008)

Lisez aussi notre grande interview d'Anne-Marie Saunal sur son travail et sa vie.

 

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