




| Louis Schweitzer : « L’humanité reste fragile » |
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Au moment de la révision des lois sur la bioéthique, les débats sont parfois vifs. Le théologien Louis Schweitzer, membre du Comité consultatif national d’éthique, nous aide à y voir plus clair.Louis Schweitzer est pasteur baptiste, professeur d’éthique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine et membre du Comité consultatif national d’éthique. Directeur de l’Ecole pastorale à Massy (Essonne), il est aussi rédacteur en chef des Cahiers de l’Ecole pastorale, une excellente revue pour tous ceux qui veulent comprendre des enjeux contemporains et pastoraux pour nos Eglises. Homme de dialogue, Louis Schweitzer est membre du comité mixte baptiste-catholique et donne des cours à l’Institut supérieur d’études œcuméniques. Il a publié de nombreux ouvrages, dont notamment Les chemins de la vie spirituelle. Esquisse d’une spiritualité protestante (Excelsis/Cerf). Cet entretien a été réalisé ce printemps 2010 à l’occasion de la révision des lois sur la bioéthique (1). Les questions soulevées, notamment celles concernant l’embryon et le dépistage, sont à la fois techniques et éthiques. Les débats sont souvent passionnels et parfois irrationnels. Certaines organisations chrétiennes, dont le Comité protestant évangélique pour la dignité humaine et l'Alliance pour les droits de la vie (cliquez ici), se mobilisent pour une conscientisation. Ces questions nous concernent tous parce qu’elles touchent à la vie humaine. Merci à Louis d’avoir répondu à nos questions. Qu'est-ce que la bioéthique ? Quels sont les grands enjeux ? Bioéthique signifie éthique de la vie. C'est tout ce qui concerne l'éthique médicale et toutes les recherches qui peuvent modifier notre relation à la vie et à la mort, aux soins et à la procréation. Les enjeux actuels concernent notamment la révision des lois sur la bioéthique. Certaines questions sont très discutées. Ainsi l’Assistance médicale à la procréation, la médecine prédictive, la recherche sur les cellules souches et la question des mères porteuses, la gestation pour autrui. Quant à l'embryon, il faut savoir que beaucoup de questions dépendent du statut qu'on lui attribue. Sur quoi est-on souvent en désaccord dans les débats sur la bioéthique ? Le fond de la ligne de fracture est probablement le statut de l'embryon. Un certain nombre de chrétiens – l'Eglise catholique, beaucoup de protestants - mais aussi d'autres personnes disent qu'il y a de l'embryon au vieillard une continuité sans rupture. L'ADN, “le projet”, est déjà pleinement présent dans l'embryon. Bien sûr, il y a des seuils et des évolutions. Mais il n'y a pas de seuil décisif repérable à partir duquel l'embryon deviendrait un être humain. C'est un continuum. Pour les personnes qui défendent cette idée-là, le statut de l'embryon est une question très importante. Pour d’autres, à l'autre extrémité de l’éventail des opinions, l'embryon est un amas de cellules sur lequel on peut faire ce qu'on veut. Il va de soi qu’il existe bien des positions entre ces deux pôles. Cette divergence fondamentale va entraîner des différences sur beaucoup d'autres sujets, par exemple la recherche sur des embryons congelés et la question des embryons surnuméraires. Embryons surnuméraires... Pouvez-vous expliquer de quoi il est question ? Lors d'une assistance médicale à la procréation, les embryons sont conçus dans l'éprouvette. Pendant très longtemps et parfois encore aujourd’hui – parce que le taux de réussite est assez faible et que le procédé est assez éprouvant pour la mère – on a produit beaucoup d'embryons en plus de ce qui était nécessaire. Ces embryons ont été congelés pour être conservés. Que faudrait-il en faire ? Voilà le débat. Pour moi, il n'y a pas de bonne solution. Ce sont déjà des embryons. Il y en a de deux sortes : ceux que les parents peuvent encore prétendre utiliser pour avoir un enfant ; ceux pour lesquels il n'y a plus de projet parental. Ils sont censés devoir être éliminés au bout de cinq ans. Pour ces derniers, on ne peut rien faire, mais ils sont là. J'ai l'impression qu'on n’a le choix qu’entre des choses difficiles : soit on les garderait à perpétuité (c'est-à-dire qu'ils disparaitraient lors d’une prochaine panne de courant). Soit on les élimine tout de suite. Or, on pourrait aussi faire de la recherche sur ces embryons, particulièrement sur les cellules souches. Mais, pour certains, le fait de travailler sur l'embryon revient à ne pas respecter l'être humain. Il faut préciser que, pour l’instant il est impossible de faire ces recherches sans détruire l’embryon. C'est faire de ce dernier, donc d’une personne humaine en devenir, un moyen, un instrument. Qu'est-ce qui est légal ? La situation actuelle est paradoxale : la loi interdit théoriquement toute recherche sur l'embryon. Mais il y a une dérogation autorisant néanmoins de travailler sur des embryons pour lesquels il n'y a pas de projet parental et à condition que cette recherche puisse apporter des résultats conséquents et qui ne pourraient être obtenus d’une autre manière. Dans ce cas-là, on a le droit. Et on détruit l'embryon. Ce qui peut être un moindre mal, non ? C’est en effet ce que certains pensent. C'est d’ailleurs la seule question sur laquelle l’équipe qui a rédigé le texte de la Fédération protestante de France sur la bioéthique n’a pas pu trouver d’accord. Le texte présente donc les deux positions : les uns pensent que le travail de recherche attribue ainsi une sorte de valeur à l'embryon. Celui-ci va pouvoir servir à quelque chose. Les autres pensent qu'il vaut mieux ne rien faire à cause de la dignité de cet embryon, surtout parce que la plupart des recherches en question peuvent être faites sans recours à des embryons. On peut travailler sur des cellules provenant du cordon ombilical, par exemple, ce qui ne pose aucun problème éthique. Alors que l'Eglise catholique, elle, est contre toute recherche sur les embryons ? Oui. Pourquoi autant de chrétiens s'intéressent-ils à ces questions ? Parce que, pour beaucoup de chrétiens la vie a un caractère sacré. De la naissance à la mort, la personne humaine devrait être respectée. Prenons l'euthanasie. Pour certains, c'est un acte de charité. C'est une porte de sortie qui respecterait la dignité de la personne. Mais cette position gêne les chrétiens qui considèrent qu'ils ne sont pas propriétaires de la vie. La vie ne vient pas d'eux. C'est une grande différence entre les approches stoïcienne et chrétienne : pour la première, le suicide est, dans une situation désespérée, une porte de sortie et donc peut être une bonne chose. Pour la seconde, nous ne sommes pas maîtres de nos vies. C'est Dieu qui donne la vie et c'est lui qui l'enlèvera. Ce n'est pas à nous de dire à quel moment arrive le terme de notre vie. L'être humain a donc une valeur absolue. On ne peut pas le vendre ou l'utiliser et on ne peut pas non plus abroger son existence. Le grand problème aujourd'hui est que certains chercheurs, mais aussi bien d’autres personnes, considèrent qu'il faut avancer à tout prix. Ils perçoivent les scrupules de l’éthique comme un frein inutile et couteux; pour les autres, dont beaucoup de chrétiens, il est important de toucher le moins possible à l'être humain. Comment convaincre un non chrétien de la pertinence de ces idées-là et sans se référer à la Bible ? D'abord en parlant de choses précises. En ce qui concerne l'euthanasie, une chose est évidente pour tous : la notion de la dignité de la personne. Or c'est aujourd'hui une notion relative. Une personne en fin de vie, qui sait qu'elle devient dépendante, peut être dans une situation de honte. Elle ne veut pas être dépendante des autres. Cette personne va dire qu'elle préférerait mourir par respect pour sa dignité. Mais bizarrement, si on prend la même personne et on la soigne dans une unité de soins palliatifs où il y a un personnel spécialisé et des psychologues, le désir de mourir va disparaître parce que le regard des autres est différent. C’est au nom de la dignité que certains réclament le droit à l’euthanasie et au nom de la dignité que d’autres le refusent. D’un côté, la dignité suppose un certain nombre de facteurs extérieurs; de l’autre elle est intrinsèquement liée à l’être de la personne. Mais, pour répondre à votre question, je suis persuadé qu’il est possible de montrer les conséquences de telle attitude et de convaincre un non croyant non parce que telle position est biblique, mais à cause de la vérité pratique de cette position. Par ailleurs, je fais la distinction entre ce qui me paraît juste et ce qu’il serait souhaitable d’imposer aux autres. Ainsi, sur la situation des enfants atteints de trisomie, on peut dire des choses justes. Mais reconnaissons que le discours est facile tant que nous ne sommes pas les parents et que nous n’avons pas à porter les conséquences de cette conviction... Au sujet de l'euthanasie, comprenez-vous que certains acceptent d'y recourir dans des conditions extrêmes ? Je peux imaginer que devant la souffrance et la demande d’une personne en fin de vie, un médecin puisse considérer qu'il n'y a pas d'autres solutions que de l'aider à mourir. Je peux respecter cette conviction, mais je ne voudrais pas que cela soit légal. Cette personne doit avoir conscience qu'elle transgresse quelque chose. Or certaines transgressions peuvent être compréhensibles. A la rigueur, il peut être bon qu'il y ait un procès et que la personne, dans certains cas, ne soit pas condamnée. Mais à partir du moment où l'on se dit “c'est autorisé !”, on ouvre des portes qui devraient rester fermées. Par exemple ? Les personnes dépendantes coûtent cher à la société. La dimension économique est de plus en plus importante dans les soins. Il est donc beaucoup plus facile d'euthanasier certaines personnes que de leur procurer des soins qui leur permettent de vivre leurs derniers jours et de mourir paisiblement. Telle est ma crainte. Par ailleurs, le fait qu'on autorise l'euthanasie, comme l'avortement, fait qu'on ferme la porte à des solutions alternatives. Que voulez-vous dire ? Des femmes qui sont dans une situation dramatique peuvent avorter. Pour la société, cette solution ne revient pas très cher. On pourrait imaginer d’autres solutions qui répondraient à la détresse de ces femmes en procurant, par respect pour l’enfant à naître, une alternative à l’avortement. Mais il est probable que ces solutions seraient plus couteuses pour la société. Certains couples sont incités à avorter plutôt que d'avoir un enfant qui serait ou pourrait être porteur d’un handicap. Et si la société proposait une aide pour les enfants handicapés, chacun sait que cela coûterait plus cher. Mais on n'aurait pas ces problèmes-là si on attribuait à la vie humaine une valeur qui est de l'ordre du sacré. On constaterait, le cas échéant, que le handicap pourrait être un poids pour les parents et on chercherait d’autres solutions pour les soulager. Certes, cela aurait un coût pour la société, mais il serait acceptable à cause du caractère sacré de la vie. Toute solution trouvée empêche d’en chercher d’autres. Les méthodes de diagnostic prénatal et de diagnostic préimplantatoire se multiplient. Y voyez-vous des problèmes ? Je vois surtout une ambiguïté : si ces tests avaient pour but de déboucher sur un traitement, personne n'y verrait d'inconvénient. Mais la plupart du temps, cela débouche sur un avortement. Aujourd'hui, on entend souvent dire que la question de la trisomie 21 est quasiment réglée. Mais ce n'est pas la maladie qui est soignée. Ce sont les foetus porteurs de cette maladie qui sont éliminés. Bien que l’on s’en défende, cela ressemble beaucoup à une forme d'eugénisme. Est-ce que vous abordez ce problème au sein du Comité consultatif national d’éthique ? Oui, bien sûr et les opinions diverses que l’on trouve dans la société y sont représentées. Certains pensent que l'avortement ne pose aucun problème en soi. Beaucoup pensent que les parents doivent pouvoir être sûrs d'avoir un enfant en bonne santé. Je m'inquiète, pour ma part, d'un certain développement de la médecine prédictive. Des tests pourraient permettre de dire qu'un enfant pourrait vivre normalement jusqu'à l'âge de 40 ans, mais qu’ensuite, l’homme qu’il serait devenu pourrait développer une maladie grave dans certaines conditions. Serait-il légitime d’interrompre «pour le bien de la personne à naître» cette possibilité d’existence ? Si on allait jusqu'au bout de cette logique, beaucoup de génies ne seraient jamais nés. Quand les médecins disent aux parents qu'ils risquent d'avoir un enfant malade, on peut penser (et ils le pensent certainement) que ce discours a quelque chose de charitable. Mais c’est aussi une manière du susciter ou de cultiver le rêve de l'enfant parfait. C'est dangereux pour des raisons évidentes. Je pense donc qu'il faut limiter au strict minimum ce type de tests, les restreindre aux maladies les plus graves. S'abstenir serait le mieux. La vie est un risque. Il n'y a pas de certitude absolue. Surtout en matière de dépistage de trisomie 21... Or la question ne se pose pratiquement plus. Dès qu'il y a un risque, on conseille d’avorter. Le nombre d'avortements «préventifs» est très supérieur au nombre réel de foetus porteurs de la trisomie 21. Que faire ? Quelle société souhaitable ? La société souhaitable serait celle où il y aurait moins de malades qu'aujourd'hui. Le fait d'éliminer des foetus n'est pas une solution. Quant à la trisomie, je me pose cette question : est-elle un drame absolu pour l'enfant ? Je n'en suis pas sûr. Mais pour les parents, c'est évidemment une épreuve douloureuse. C’est bien pour cette raison qu’il n’existe aucune solution simple et qu’il faut se garder de parler trop vite. Mais je fais une différence énorme entre le couple qui se dit être dans l'incapacité d'assumer la charge, ce que je respecte, et le discours de la société en général qui pousse à l'avortement. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Sur le plan médical, nous nous sommes habitués à ce que tout puisse être soigné. Pour tout ce qui arrive de négatif, nous voulons des responsables. En cas de catastrophe, on veut que ce soit au moins la faute de quelqu'un. Dans notre tête, nous avons le droit de vivre pleinement sans problème. Nous aurions même le droit à l'enfant. C'est ce que suggèrent ceux qui défendent le droit d'avoir recours à des mères porteuses. Mais il n'y a pas de “droit à l'enfant”, comme si celui-ci n’était là que pour satisfaire les désirs des parents. C'est absurde, d'une certaine manière. On oublie la réalité. L'humanité reste fragile. L'imperfection fait partie de la réalité humaine. Nous sommes dans une société où l'on veut exclure la frustration. Recueilli par Henrik Lindell Cet article a été mis en ligne le 24 mai 2010. 1. Une version courte de cet entretien a été publiée dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien du 20 mai. L’interview accompagnait un dossier sur les pratiques eugénistes en France aujourd’hui, notamment à l’égard des trisomiques.
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