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Des chrétiens, protestants en particulier, ont déclenché le mouvement de l’abolition de l’esclavage au XVIII siècle. Mais auparavant, des chrétiens racistes avaient participé à la traite négrière, Bible à la main. Le sociologue et pasteur Jean-Claude Girondin explique ici l’importance de comprendre ce passé qui est le nôtre, afin de saisir le présent et forger un avenir meilleur. Pour lui, le fait d’être créé à l’image de Dieu change tout.
Jean-Claude Girondin, vous avez participé récemment au colloque « Christianisme, esclavage, liberté et mémoire » (2) à l’occasion de l’anniversaire de la loi du 10 mai 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Pourquoi est-il si important de revenir sur ce passé sombre ? Parce qu’il y a des vestiges de ce passé. Beaucoup de Noirs sont blessés dans leur âme. Pour être guéri, arriver à la restauration, il faut savoir pourquoi on est blessé. Bien entendu, la plupart d’entre nous n’avons pas été esclaves. Ni moi, ni mes parents n’ont été esclaves. Mais nous avons souffert de l’idéologie raciste. Il faut donc rappeler le passé pour que la mémoire serve à la libération et non à l’asservissement des hommes. Il peut y avoir un mauvais usage du passé. On peut l’utiliser pour attiser la haine ou tout simplement pour vivre dans le passé. C’est un risque. Mais un bon usage est de rappeler le passé pour construire un avenir meilleur. Certains intellectuels disent qu’on ressasse trop cette histoire, qu’il y a une victimisation qui empêche de voir que les choses ont quand même évolué… Howard Zinn, historien américain de référence, a dit ceci : « La souffrance du pauvre n’est pas toujours juste. Mais si vous ne l’entendez pas, vous ne saurez jamais ce qu’est vraiment la justice. » J’ai envie de dire la même chose aujourd’hui dans ce débat sur la mémoire en France. Beaucoup d’intellectuels français, même dans les milieux protestants, ont l’impression que les Antillais et les Africains se plaignent toujours de ce passé. Je pense que c’est parce que ces intellectuels n’ont pas pris la mesure de l’incidence de l’esclavage sur les populations noires. L’esclavage a effectivement produit une idéologie raciste. Les Antillais, comme les Africains, ont vécu pendant longtemps dans une ou des république(s) où l’esclavage est interdit. Mais l’Etat français en particulier a ignoré les méfaits de l’idéologie raciste. Or, la discrimination existe toujours aujourd’hui. Et les Noirs en sont les victimes. En quoi les chrétiens sont-ils concernés aujourd’hui ? Au fond, c’est la question du vivre ensemble qui est posée. En tant que chrétiens, nous avons un mandat de libération et une parole de réconciliation. Je pense que nous pouvons contribuer à forger l’opinion publique au nom de nos valeurs. On peut aussi noter que des chrétiens ont déclenché le mouvement de l’abolition de l’esclavage. Or, il y a un aspect honteux parce que des chrétiens ont aussi été esclavagistes. A ce sujet, je trouve que Jacques Chirac a dit une chose intéressante : « la gloire d’un pays est de reconnaître la totalité de son histoire ». Les chrétiens devraient, eux aussi, prendre en compte la totalité de leur histoire. Comment expliquer que des chrétiens aient pu être impliqués dans l’esclavage ? Il s’agit d’une subversion du christianisme. La perspective de gagner de l’argent, par exemple, a amené des chrétiens à se livrer au commerce des esclaves. Il faut ajouter à cela une idéologie méprisante qui prônait la suprématie blanche. Certains ont hélas utilisé la Bible dans le but de justifier l’esclavage et l’idéologie raciste. Ainsi par exemple la « malédiction de Cham » dans la Genèse (Gen 9.18-27). Cham le maudit serait l’ancêtre des peuples noirs, selon une certaine tradition. C’est une lecture absurde de la Bible. Pourquoi des protestants se sont-ils sentis interpellés par le sort des esclaves noirs ? Je pense que c’est lié à une certaine théologie. Dans le protestantisme, on aime mettre l’accent sur l’idée que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Martin Luther l’évoque souvent dans son enseignement. Si nous pensons que Dieu a créé l’homme à son image, cela veut dire que tous les hommes sont créés à l’image de Dieu. Soumettre son prochain, qui qu’il soit, à l’esclavage est donc impossible. Par ailleurs, on constate que les grands initiateurs du mouvement abolitionniste étaient souvent (mais pas toujours) des protestants. Prenons John Henry Newman (1725-1807), un esclavagiste qui s’est converti au Christ lors d’une tempête où il a écrit le texte du fameux chant « Amazing Grace ». Quelques années plus tard, devenu pasteur anglican, il a cessé ses activités esclavagistes et il en est devenu un de ses plus farouches opposants. Parmi ses amis, il y avait un certain William Wilberforce (1759-1833), l’abolitionniste britannique le plus connu. Ce parlementaire, écrivain et réformateur social était surtout un chrétien évangélique. On dit souvent que c’est quand Wilberforce a vu de ses propres yeux les conditions physiques dans lesquelles on transportait les esclaves qu’il a été converti à la cause abolitionniste (lire notre encadré sur Wilberforce plus bas). Aux Etats-Unis, pays essentiellement protestant, ce sont surtout les quakers qui – pour des raisons théologiques - ont initié le mouvement abolitionniste. Dans une conférence récente vous avez fait une intervention sur le thème « l’esclavage a été aboli, mais pas détruit ». Vous vous êtes référé au combat de Martin Luther King assassiné il y a 40 ans. Pouvez-vous expliquer ? Martin Luther King combattait les conséquences psychosociologiques de l’esclavage, pas seulement les conséquences matérielles. Il revenait sans cesse à l’image de Dieu pour redonner la dignité à l’homme noir. Je pense que ce combat-là doit continuer. Quand King prononce son plus célèbre discours – « J'ai fait un rêve » – devant le mémorial Lincoln à Washington le 28 août 1963, il démontre comment l’esclavage a déformé l’âme des Noirs. Même après l’abolition, on retrouve des cicatrices psychologiques et même spirituelles. King disait : « Pendant des années, on avait enseigné aux Noirs qu’ils n’étaient rien, que sa couleur était le signe de sa dépravation biologique, que son être portait la marque indélébile de son infériorité… Trop peu nombreux sont ceux qui comprennent combien l’esclavage et la ségrégation raciale ont laissé de cicatrices sur l’âme de l’homme noir et blessé son esprit. » Pour King, ce qui est le plus atroce est donc que l’esclavage déforme l’âme. Pour moi, il y a en effet dans l’esclavage une notion de chosification de l’homme noir. Un théologien catholique camerounais a appelé cela ‘la pauvreté anthropologique’, c'est-à-dire la pauvreté de l’être. Les écrivains créoles disent que nous avons été frappés d’extériorité au fondement de nous-mêmes. Ce n’est pas une question de pauvreté économique. Tout est fait pour que l’homme noir se sente inutile. Et quand les hommes définissent des situations comme réelles, elles sont surtout réelles dans leurs conséquences. Autrement dit, la manière dont les individus perçoivent une situation sociale a des incidences sur celles-ci. Si on attribue des défauts à telle ou telle catégorie sociale, on amène cette catégorie à se comporter conformément à cette représentation. C’est le cercle vicieux de toutes les formes du racisme. C’est en ce sens que l’esclavage est aboli, mais pas détruit. Le combat de King reste d’actualité. Vous êtes d’origine antillaise. Avez-vous personnellement gagné ce combat ? Il y a quelques années, j’ai commencé à travailler sur la question des conséquences de l’esclavage. J’ai moi-même été aidé par la Bible qui dit que l’homme est créé à l’image de Dieu. Je le comprenais à travers mes propres études en théologie. Etant sociologue, j’avais aussi un outil de mieux comprendre les conséquences psychosociologiques de l’esclavage. J’y travaille toujours. Au fond, il s’agit de l’appropriation de l’image de Dieu qui me donne une valeur unique. Je pense que les Antillais ont besoin de faire ce travail sur eux. J’étais à un colloque il y a quelques années. Une ethno-psychologue antillaise, à la tête d’un grand mouvement qui lutte contre le racisme, m’a dit : « quand j’étais un enfant, mon père a montré une photo. Je lui ai dit : ‘papa tu ressembles à un singe’. Mon père m’a dit : ‘pourquoi me dis-tu une chose pareille ? C’est Dieu qui m’a créé.’ » Ainsi, j’ai dit quelque chose qui a résonné en elle et qui remontait à son enfance. Elle m’a dit : « je repars avec cette parole : Dieu m’a créé à son image. »
Recueilli par Henrik Lindell
1. Jean-Claude Girondin est docteur en sociologie et chercheur rattaché au groupe « Sociétés, Religion, Laïcités » à l’EPHE-CNRS. Il est également pasteur et prédicateur à mi-temps d’une église mennonite en région parisienne. Il intervient aussi comme formateur pour Agapé-France, une organisation d’évangélisation de référence. 2. Ce colloque a eu lieu à l’Eglise américaine à Paris. Il avait pour sous-titre : "Les Protestants qui ont marqué l’histoire de l’abolition de l’esclavage".
William Wilberforce, un héros chrétien La plupart des Français ignorent hélas le nom de William Wilberforce. Cet Anglais fut pourtant un des grands héros de la cause abolitionniste aux XVIIIe et XIXe siècles. Né à Hull en 1759 dans une famille assez riche et bourgeoise, il fut tôt influencé par le méthodisme de sa tante. Brillant étudiant à Cambridge, capable de séduire les membres de la haute société par son charme et son intelligence, il se lia d’amitié avec William Pitt, futur Premier ministre. Elu à la Chambre des Communes en 1780, Wilberforce cherchait surtout sa propre réussite sociale. Puis un jour, en 1784, tout changea. Il se convertit au christianisme évangélique, devint membre d’un groupe radical au sein de l’Eglise anglicane, et commença à prôner des réformes morales et sociales. Il combattait le travail des enfants et exigeait une protection sociale pour tous. Mais sa plus grande cause était l’abolition de la traite et de l’esclavage. Il dut combattre l’influence des intérêts financiers lourds. Une grande partie de la richesse du pays dépendait de l’esclavage. Il présenta une proposition de loi interdisant la traite en 1788 devant la Chambre. Lors d’un débat, il parla pendant trois heures et conclut ainsi : « Après m’avoir écouté (…) vous ne pourrez plus jamais dire que vous ne saviez pas. » Les parlementaires ont rejeté cette proposition. Wilberforce persévérait. En 1807, les élus furent enfin prêts à accepter l’acte d’abolition sur proposition de Wilberforce. L’esclavage était désormais illégal sur les bateaux britanniques. Le parlementaire passa le reste de sa vie à combattre l’esclavage dans les colonies britanniques. Il inspira la loi qui interdit tout esclavage dans l’Empire britannique le 26 juillet 1833. Il mourut trois jours plus tard. Il a été enterré à l’Abbaye de Westminster à Londres.
Cet article a été mis en ligne le 23 mai 2008
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