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Pour un Christ vert | « Le consumérisme est l'ennemi direct de l'Evangile » PDF Imprimer Envoyer

Bastairecouv.jpgPour un Christ vert. C’est le titre étrange d'un livre aux propos écologistes chrétiennement radicaux. Un livre à nous réveiller alors que différentes crises nous attendent, dit-on. Les auteurs sont un couple d’intellectuels chrétiens, Hélène et Jean Bastaire. Ils veulent en finir avec « le totalitarisme de l’argent ». Le remède, c’est une « spiritualité de la Création », une nouvelle société où règnent l’équilibre et la solidarité. Leurs idées sont parfaites pour des débats et pour changer le monde.

Etes-vous, comme nous, parfois émerveillés de découvrir la radicalité, voire « l’extrémisme » (1), de la foi chrétienne et de ses exigences morales ? Le livre Pour un Christ vert (Salvator, 128 pages, 12,9 euros) par Hélène et Jean Bastaire rappelle bien ces exigences, cette foi responsable. Sur nous, il fait l’effet d’un vent frais. Il montre la virilité – oui la virilité ! – de la foi chrétienne. Celle qui fait agir. Le propos est simple et complexe à la fois. Simple parce qu’il s’agit de dénoncer la destruction de la création, la tyrannie de l’argent et ce que les auteurs pensent être une « crise de civilisation ». Ils parlent même d’un « bouleversement touchant aux racines ». Ce livre est complexe aussi parce qu'il fait le lien entre ce qui nous arrive et l'enseignement biblique. On y trouve une vraie réflexion sur le mal et le péché. Si on admire d’emblée les auteurs qui appellent ainsi les choses par leur nom – quel intellectuel ose sérieusement parler de péché aujourd’hui ? – nous sommes là sur un terrain qui peut vite devenir glissant. Heureusement, les auteurs, visiblement de sensibilité franciscaine, connaissent leur Bible et savent que le diable, ce n’est pas l’argent lui-même (qu’il ne faut donc pas condamner), mais tout ce qui « divise, fractionne, supprime ».
Historiquement, les auteurs se situent ainsi : « Après le monde antique, le monde médiéval, le monde monarchique, voilà que le monde des lumières à son tour disparaît. Nous sommes entrés dans une immense époque de désagrégation. La société fiche le camp partout. Ses plus beaux instruments se révoltent contre elle. Le progrès, la science, la technique lui portent des coups mortels. »
Le mal n’est pas uniquement « au niveau du faire, mais de l’être », apprend-on. Or le mal qui est dans l’argent est devenu ingérable. C’est l’argent qui nous dirige. Et « la capitulation qu’il provoque n’est pas morale, mais religieuse ». Hélène et Jean Bastaire se livrent ainsi à une dénonciation de l’idolâtrie moderne : « On n’a d’autres dieux que ceux dont procèdent les mécanismes de crédit, effrayante perversion du mot qu’on emploie, le crédit, la confiance, la certitude sans faille allant désormais à la seule puissance de la carte bancaire. » Et comme les prophètes bibliques – on pense notamment à la troisième partie du livre d’Esaïe (chapitres 56 à 66) - les Bastaire s’en prennent aux croyants qui ont oublié les exigences de leur foi. Il y a des chrétiens, s’indignent les auteurs, qui « s’en sont tenus à la traditionnelle critique du mauvais riche. Ils se sont enfermés et abrités dans de fallacieux comptes d’apothicaire qui les dispensaient de consulter leur cœur plutôt que leurs registres. Ils ont surtout oublié l’histoire du Veau d’Or, dans l’Ancien Testament, éclatante illustration de ce qui n’est pas seulement un abus ou un détournement de gestion, mais un culte authentique, une fidélité accordée à l’imposture au détriment du véritable Dieu. »
Pour les Bastaire, « les athées n’ont pas été plus lucides. En focalisant leur combat sur une meilleure répartition des richesses, les révolutionnaires socialistes des XIXe et XX siècles n’ont pas vu qu’ils perpétuaient en fait la victoire de leur adversaire en la démultipliant. (…) Ils ont prôné le Veau d’Or pour tous. » Et puis ce constat lapidaire et juste : « Marx avait le même credo que Guizot : ‘Enrichissez-vous’. »
Dans leur élan, les auteurs cassent des tabous : « ‘Tous bourgeois, tous possédants’, telle est l’exigence pour laquelle nos contemporains sont prêts à défiler dans les rues, banderoles au vent, même si se mêlent bien sûr à leur indignation peu recommandable de justes colères et s’ils n’ornent pas toujours des palmes du martyr leur seul appétit immodéré de confort. » Effectivement, la société entière assume en toute quiétude cette hypocrisie. « Le drame est justement qu’elle n’y voit plus d’hypocrisie. Elle est en paix avec son péché. »
Et puis la description froide de la maladie : « Le consumérisme est, aujourd’hui, l’ennemi direct de l’Evangile, celui contre lequel les chrétiens doivent mobiliser toute leur foi et toute leur action. Il est l’idolâtrie majeure qui, comme au désert du Sinaï pour les anciens Hébreux, replace actuellement dans les supermarchés le Royaume de Dieu pour le royaume du vide. »
Le couple n’arrête pas là leur dénonciation du péché qui est entré dans notre monde. Il dénonce aussi « l’explosion de la sexualité », qui est en quelque sorte l’extension du domaine de la consommation. Ce qui est en cause : l’excès, l’abus, la luxure. Comment oser rappeler, en ce temps de sexualité débridée, les paroles de Luc Montagnier, qui avait découvert le virus du sida : « Si chacun avait moins de cinq partenaires sexuels dans sa vie, le sida s’éteindrait » ? Le couple Bastaire cite ses paroles et concluent ainsi : « Le consumérisme exige parfois le sacrifice imbécile de sa vie. »
Comment en sortir ?
Se rappeler les fondements de la révélation judéo-chrétienne. Un exemple : « tout est donné à l’homme et rien ne lui appartient. » En plus radical, cela peut aussi donner : « Le sens profond du christianisme, c’est qu’il n’y a pas de possession qui ne soit un vol. » Il faut donc apprendre et réapprendre encore à donner car « tout embargo sur quoi que ce soit est un contresens, une inversion du courant de vie ».
Ce qui exige une conversion. Apprendre à se soucier de l’autre. Refuser la prédation. « Au souci du nombril doit succéder l’inquiétude pour la communion universelle. »
Le couple Bastaire veut une « révolution écologique ». C’est, pour ces philosophes et écrivains catholiques, « la réponse chrétienne à l’agonie de notre temps ». Le parallèle est fait avec le besoin d’une révolution sociale au XIX siècle. Au besoin d’un « Christ socialiste » succède celui d’un « Christ vert ».

Mais l’Eglise catholique est-elle prête pour ce Christ écologiste ?
Les Bastaires pensent que oui. Ils citent notamment Benoît XVI, qui a dit ceci : « Si nous voulons comprendre à nouveau le christianisme et le vivre dans toute son ampleur, il nous faut impérativement retrouver la dimension cosmique de la révélation. »
Le Christ vert, lit-on, est un « Christ cosmique ». Il faudrait quitter « l’esprit de l’Ancien Testament » qui serait trahi par l’esprit cartésien et une conception utilitariste de la nature.
Effectivement, toutes les créatures ont droit aux mêmes égards. Toute la nature, les plantes, les animaux, ne sont pas sacralisés, mais sanctifiés. La création est le visage du Christ. Et c’est l’homme seul qui a une responsabilité réfléchie, délibérée.
Nous admirons ces lignes : « Nous vivons sous le signe de l’alliance de Noé. Nous sommes des échappés du Déluge en attente de la gloire. Une issue est ouverte devant nous par où peut à nouveau passer la charité. Mais c’est un dur apprentissage auquel doivent se soumettre toutes choses sous la conduite de l’homme. Lui seul vivifie ce calvaire par la grâce du Christ. »
Pour les auteurs, la « nouvelle évangélisation » passe par là. Par l’annonce que le labeur écologique, dans sa signification la plus radicale, est invité à se déployer au profit de tous. C’est de prendre au mot Paul, qui dit dans sa lettre aux Romains 8.22 que « la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’accouchement ». Les auteurs sont formels : « Pour le Christ vert, sauvegarde et salut de la création vont de pair. » Il faut que l’homme devienne solidaire de l’univers. Seul le Christ peut nous aider dans cette mission.

La radicalité de l'Evangile

On peut évidemment contester les propos de ce livre. Certains chrétiens ont du mal à parler ainsi de la création et de notre société. Les auteurs vont très loin dans leur critique de nos modes de vie. Mais notre société est-elle vraiment si mauvaise ? N’oublions pas que l’espérance de vie est plus élevée que jamais en Occident. Ce fait ne peut être réduit à un détail sans importance.
Par ailleurs, l’expression « Christ vert » nous semble franchement maladroite. Le Christ n’est pas « vert », il est Seigneur. Mais pour les besoins de la démonstration, pourquoi pas utiliser ces qualificatifs ? Le parallèle a été fait avec la nécessité de comprendre, au XIXe siècle, la portée sociale de l’Evangile. On avait alors besoin d’une sorte de « Christ socialiste », comme il nous faudrait un « Christ vert » aujourd’hui. Ce n’est pas un mal d’actualiser ainsi l’Evangile tant qu'on reste fidèle à la Bible.
Et puis, il nous faut intégrer la radicalité de l’Evangile. Cela fait chic de le dire ainsi, mais ce n'est pas facile. Nos gauchistes hexagonaux et autres donneurs de leçons qui parlent très fort – ceux de la « décroissance », par exemple – auraient-ils vraiment le courage d'envisager le christianisme ? Supporteraient-ils ses exigences ? Il est à craindre que les programmes politiques et les actes ne soient pas suffisamment radicaux. Il faudrait, en effet, s’oublier soi-même et marcher non par la vue mais par la foi. Donner raison à l’autre. Cesser de croire qu’on est meilleur que lui. Demander et accepter le pardon. Aimer ceux qui ne vous aiment pas. Croire et faire comme si la vie était toujours plus forte que la mort. Se rappeler sans cesse ses responsabilités comme gestionnaires – et non propriétaires - de la Création. Et puis être responsables, tout simplement. Sacré défi.
Le couple Bastaire semble vouloir relever ce défi. Et nous disons donc : total respect.
HL


1. Nous employons le mot « extrémisme » en référence à Martin Luther King Jr dans sa Lettre de la geôle de Birmingham, écrite en 1963 alors que le pasteur était en prison. Si vous avez trois minutes, lisez cet extrait d’un texte que tous les chrétiens qui veulent changer la société doivent connaître. Sinon contentez-vous des phrases soulignées.
« Vous qualifiez d'extrémiste l'action que nous avons menée à Birmingham [Luther King a organisé une campagne de désobéissance civile contre la ségrégation raciale dans la ville de Birmingham aux Etats-Unis, ndlr]. Au début, j'étais assez déçu de voir certains de mes confrères pasteurs considérer notre effort de non-violence comme une initiative émanant de milieux extrémistes  (...)
Les opprimés ne peuvent demeurer dans l'oppression à jamais. Le moment vient toujours où ils proclament leur besoin de liberté. Et c'est ce qui se produit actuellement pour le Noir américain. Quelque chose, au-dedans de lui-même, lui a rappelé son droit naturel à la liberté et quelque chose en dehors de lui-même lui a rappelé que cette liberté, il pouvait la conquérir. Consciemment ou inconsciemment, il a été saisi par ce que les Allemands appellent le Zeitgeist et, avec ses frères noirs d'Afrique, ses frères bruns ou jaunes d'Asie, d'Amérique du Sud et des Antilles, il avance avec un sentiment d'urgence cosmique vers la Terre promise de la justice raciale. En observant cet élan vital qui s'est emparé de la communauté noire, chacun devrait aisément s'expliquer les manifestations qui ont lieu sur la voie publique. Il y a chez le Noir beaucoup de ressentiments accumulés et de frustrations latentes; il a bien besoin de leur donner libre cours. Qu'il manifeste donc; qu'il aille en pèlerinage prier devant l'hôtel de ville; qu'il se mue en « Voyageur de la Liberté» et qu'il comprenne pourquoi il doit le faire. S'il ne défoule pas, par des voies non violentes, ses émotions réprimées, celles-ci s'exprimeront par la violence; ce n'est pas une menace mais un fait historique. Je n'ai pas demandé à mon peuple: «Oublie tes sujets de mécontentement.» J'ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal, et qu'il pouvait être canalisé vers l'expression créatrice d'une action directe non violente. Cette attitude est dénoncée aujourd'hui comme extrémiste.
Je dois admettre que j'ai tout d'abord été déçu de la voir ainsi qualifiée. Mais en continuant de réfléchir à la question, j'ai progressivement ressenti une certaine satisfaction d'être considéré comme un extrémiste. Jésus n'était-il pas un extrémiste de l'amour - «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent »? Amos n'était-il pas un extrémiste de la justice - « Que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable  »? Paul n'était-il pas un extrémiste de l'Évangile de Jésus Christ - «.Je porte en mon corps les marques de Jésus »? Martin Luther n'était-il pas un extrémiste - «Me voici, je ne peux faire autrement, et que Dieu me vienne en aide»? John Bunyan n'était-il pas un extrémiste - «Je resterai en prison jusqu'à la fin de mes jours plutôt que d'assassiner ma conscience  »? Abraham Lincoln n'était-il pas un extrémiste - «Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave  »? Thomas Jefferson n'était-il pas un extrémiste - «Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes: tous les hommes ont été créés égaux  »? Aussi la question n'est-elle pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de savoir quelle sorte d'extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l'amour ou pour la haine? Serons-nous des extrémistes pour la préservation de l'injustice ou pour la cause de la justice ?

Au cours d'une scène dramatique, sur la colline du Calvaire, trois hommes ont été crucifiés. Nous ne devons pas oublier que tous trois ont été crucifiés pour le même crime - le crime d'extrémisme. Deux d'entre eux étaient des extrémistes de l'immoralité et s'étaient ainsi rabaissés au-dessous de leur entourage. L'autre, Jésus Christ, était un extrémiste de l'amour, de la vérité et du bien, et s'était ainsi élevé au-dessus de son entourage (...)»

Cet article a été mis en ligne le 1er septembre 2009
 

 

Commentaires  

 
0 #4 Blaise 07-03-2010 13:19
Jean Bastaire cite Benoît XVI pour démontrer l'engagement écologique de l'Eglise Catholique. Si nous nous limitons aux papes, nous pourrions remonter à Paul VI (par ex. le message donné le 5 juin 1977 à l'occasion de la journée mondiale de l'environnement). Ensuite, évidemment, il y a eu Jean-Paul II, qui a beaucoup fait pour développer cet élément de la doctrine sociale de l'Eglise.
[Merci pour ce complément d'information, Blaise./Henrik]
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0 #3 Blaise 07-03-2010 12:57
L'écologie, chacun son choix, si l'on veut, mais un chrétien qui mépriserait la Création entrerait en révolte contre Dieu.

L'homme n'a aucun droit sur la Création ; il n'en est pas le propriétaire. Au dernier jour, il devra rendre compte de sa gestion.
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0 #2 Henrik Lindell 06-03-2010 19:01
« On me dit que tu es morte / je me ris de cette affirmation / bien sûr que tu es morte et que m'importe / ta vie n'est pas touchée par le néant. » Tels furent les mots de Jean à Hélène Bastaire dans "leur" livre Noces vives publié en 2002. Hélène est effectivement décédée en 1992 si mes informations sont correctes. Mais, Antoine, toi qui veux donner des leçons (peut-être à juste titre), peut-être considères-tu qu'il est important de respecter la volonté de l'auteur ? Jean Bastaire pense que sa femme vit encore avec lui. C'est pourquoi il la fait cosigner tous ses livres, dont Le Christ vert. De fait, ils ont passé des décennies à réfléchir ensemble. Les livres de Jean en sont en partie les fruits. Je trouve cela fort sympathique, j'entre dans la logique de l'auteur et je veux le respecter.
Quant à l'écologie, chacun son choix.
Henrik
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0 #1 Antoine 04-03-2010 16:05
Hum,
je ne sais pas si notre conversion intérieure commencera par la lecture d'un blog ou d'une invitation à la radicalité. Personnellement ce n'est pas ce qui me motive...
L'auteur de cet article serait bien vu de voir qu'Hélène Bastaire est morte depuis plusieurs années et de se renseigner un peu plus sur Jean Bastaire qu'il porte aux nues !
Il y a des révolutions urgentes à faire, et des temps de silence et de méditation à prendre urgemment aussi...Qui a dit que l'écologie c'est d'abord une attitude contemplative ?
Allez hop, fuyons de devant nos écrans, hop à la chapelle et sur les places publiques ! (chacun son talent)
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