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 15 000 protestants se sont rassemblés à Strasbourg pendant le week-end dit de la « Toussaint », du 30 octobre au 1er novembre. Une première historique en France et une formidable réussite pour la Fédération protestante. C’est l’occasion pour l’hebdomadaire Réforme de parler de l’évolution des différents protestantismes. Le principal organe de presse des protestants nous propose un regard rafraîchissant sur la démographie des protestants, les approches de la Bible, l’évangélisation. Nous évoquons aussi l’assemblée annuelle des évêques catholiques réunis à Lourdes. Et l'affaire des anglicans, bien sûr.
La une de Réforme du 29 octobre relève de l’inédit. Des jeunes qui dansent et lèvent leur mains. Ils semblent heureux. Le titre « Réjouissez-vous ! » aurait pu être celui d’un article du Renouveau charismatique des années 70. C’est gai et c’est une image entraînante du christianisme. Aux antipodes de ce côté « sérieux », « intelligent » que les protestants « historiques » souhaitent communiquer sur eux-mêmes en général : Calvin, l’édit de Nantes, la laïcité… L’heure est maintenant à la fête et aux témoins d’aujourd’hui, pas seulement à la célébration du passé. Jean-Luc Mouton, dans son éditorial, explique : « Si la mémoire de nos héros de la foi stimule, encourage et édifie, il serait plutôt funeste de ne subsister qu’à travers la gloire de nos immenses aïeux. » Et du coup, il est intéressant de montrer une image drôlement rajeunie. Mais le protestantisme contemporain est-il jeune ?
Oui, relativement. Réforme a commandé une enquête de l’IFOP qui montre que les protestants sont globalement moins âgés que les catholiques, en moyenne. Ils sont cependant un tout petit peu plus âgés que les Français en général. Surtout, les protestants dits historiques – luthériens et réformés - sont en moyenne plus âgés que les évangéliques, particulièrement les charismatiques. Et cette minorité protestante « se maintient, voire est en légère croissance », contrairement aux catholiques, comme l’explique Jean-Paul Willaime, directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes études, en commentant le sondage. En 2008, 2,2% des Français adultes se disaient protestants. La même année, 8% des Français « pratiquants » étaient protestants (1). Ce sont là des chiffres en légère augmentation.
Le chercheur montre aussi qu’une majorité des protestants (58%) se trouve dans le Grand Est (Alsace surtout), le Grand Sud (Vallée du Rhône) et la région parisienne. Cette dernière accueille de plus en plus de protestants. Politiquement, à en croire les sondages, les protestants voteraient aujourd’hui comme les Français en général, donc plutôt pour la gauche. Ils sont un peu plus centristes que les Français dans leur ensemble. En 2007, 20% ont voté pour Ségolène Royal, 27% pour François Bayrou et 34% pour Nicolas Sarkozy. Mais aujourd’hui, « à cause de la crise », ils seraient donc moins enclins à voter pour la droite.
Ce genre d’enquêtes a tendance à se multiplier. Mais les questions ne sont pas toujours les mêmes. Et les évangéliques sont notoirement difficiles à compter. L’historien Sébastien Fath, dans un article assez critique à l’égard du sondage de l’IFOP, explique que certains évangéliques ne se considèrent pas eux-mêmes comme « protestants » mais comme « chrétiens », par exemple. Par ailleurs, les DOM/TOM ne sont pas concernés par le sondage. Or les Antilles en particulier comportent une importante population protestante. Il y aurait, au total, selon Fath, « autour de 4% » de protestants et de personnes proches du protestantisme. La croissance des évangéliques explique l’évolution socioculturelle des protestants : une baisse de la moyenne d’âge, une diversification des profils professionnels et un recentrage politique.
Il y a, dans ce dossier de Réforme, une interview de Claude Baty, président de la Fédération protestante. Qui confirme que « tous les protestants ont bougé ». En l’occurrence, l’Eglise réformé « n’a plus peur » de l’évangélisation et « les évangéliques ne craignent plus de s’engager dans des actions quasi politiques comme le Défi Michée ». Puis il s’en prend au Conseil national des évangéliques de France, qui est en gestation. La création du label évangélique serait « rétrograde ». Claude Baty craint aussi « une image divisée du protestantisme ». Une critique à laquelle des représentants évangéliques ne tarderont pas de répondre…
Parmi les autres articles phares de ce très riche dossier, citons « La Bible, l’enjeu d’un nouveau dialogue » par Bernadette Sauvaget. La journaliste a eu le courage de poser une des questions qui fâchent : comment lire la Bible ? Les évangéliques et les « historiques » sont souvent en désaccord. « Les évangéliques se différencient par le fait qu’ils reconnaissent l’autorité plénière de la Bible. Ils l’acceptent comme la Parole de Dieu, ce qui implique la vérite de la Bible », explique Lydia Jaeger, directrice d’études de l’Institut biblique de Nogent (évangélique). Une définition juste, sans doute, mais qui pourrait « fâcher » les autres protestants, comme le suggère Bernadette Sauvaget, car ces derniers reconnaissent eux aussi l’autorité de la Bible. « Les récits des évangiles qui sont au cœur de notre foi sont considérés comme des récits historiques », explique Lydia Jaeger. Mais ce n’est pas le cas des protestants « libéraux », qui relativisent la vérité historique. Entre évangéliques et libéraux, « les interrogations demeurent », d’après Sauvaget. Et de poser ces questions : « Croire ‘historiquement’ est-il nécessaire ? Les lectures symboliques sont-elles tout aussi valides que les lectures dites ‘historiques’ ? » Or, comme le constate Lydia Jaeger, « l’autorité de la Bible (…) ne contredit pas l’effort d’interprétation. »
Les protestants ont en effet l’essentiel en commun : « ils lisent la Bible afin de recevoir quelque chose dans leur vie », comme le résume Louis Schweitzer, théologien baptiste. Problème souligné par la bibliste réformée Nicole Fabre : « Chacun a tendance à aller chercher de quoi étayer sa propre confession de foi dans la Bible. » Même souci constaté chez Sophie Schlumberger, responsable du service biblique de la Fédération protestante de France : « L’important est de comprendre que le texte n’est pas une menace mais un autre avec lequel je peux entrer en dialogue. (…)» Et Marc Deroeux, baptiste et directeur de la Ligue pour la Lecture de la Bible semble d’accord : « La collaboration viendra de cette rencontre-là entre différents courants. Cette rencontre nécessite de faire confiance à l’autre dans la vérité de sa foi. »
Et encore faut-il que les protestants continuent de lire la Bible, ce qui n’est pas gagné non plus, comme le précise Bernadette Sauvaget. Seuls 19% des personnes se disant « proches du protestantisme » lisaient la Bible en 2006. C’est un taux pas très protestant…
Autre article très intéressant : « Témoins d’Evangile » par Marie Lefebvre-Billiez. A savourer et admirer les réflexions évangéliques entre autres du pasteur réformé Alain Arnoux, du chanteur-compositeur évangélique Philippe Decourroux et de Jean-Claude Boutinon, pasteur pentecôtiste. Il semble régner entre eux un accord tacite sur une idée exprimée ainsi par Philippe Decourroux : il faut « annoncer la vérité de l’Evangile sans que les gens se sentent accusés ou condamnés ».
Evangélisation des catholiques
L’évangélisation est un défi pour toutes nos Eglises. Particulièrement la catholique. Tous les évêques ne veulent pas le reconnaître, mais il est évident qu’il leur faut changer la forme du message et non pas le message lui-même. (Et comme ils n’osent jamais se lancer dans une quelconque autocritique, surtout en cette matière passionnelle, on peut les aider à le dire ainsi…) Réunis en assemblée plénière à Lourdes du 3 au 8 novembre, ils discutent entre eux des problèmes de la « visibilité » de l’Eglise. Bien sûr, ils parleront de toute sorte de défis : faiblesse de vocations de prêtres, place et compétence des laïcs, finances, etc etc. Mais le thème qui nous semble le plus actuel est celui de l’évangélisation.
Claude Dagens, évêque d’Angoulême a fait un rapport sur le manque de visibilité de l’Eglise pour cette assemblée. En 1996, il avait fait un autre Rapport salué à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise : « Proposer la foi dans la société actuelle ». Il paraissait intelligent, adapté à la société moderne. Mais où en est-on aujourd’hui ? Dans une excellentissime interview publiée par le journal La Croix du 3 novembre faite par Isabelle de Gaulmyn, Mgr Dagens explique : « Les institutions catholiques sont aujourd’hui souvent affaiblies, la mission chrétienne est à dure épreuve, le doute s’installe chez les catholiques sur la pertinence de leur présence, d’autant plus que la culture ambiante est critique à l’égard de ce qui la déborde. » Que faire ? Mgr Dagens dit : « Nous sommes appelés, d’abord, à aller résolument aux sources de la foi : la prière, la Parole de Dieu, la fraternité vécue effectivement dans nos communautés… » Si l’évêque a besoin de s’exprimer ainsi, c’est déjà une information. En l’occurrence, elle nous concerne tous en tant que chrétiens. Et il est sûr que trop de paroisses catholiques en France aujourd’hui ne sont pas des lieux où l’on vit suffisamment « la fraternité ». On pourrait dire la même chose de n’importe quelle Eglise protestante aussi ou fédération d’Eglises. L’évêque veut aussi une Eglise engagée dans les questions de société, la défense de la personne humaine. Et puis il pose cette question : « Comment pourrait-on dire aujourd’hui qu’être catholique correspond à un conformisme social ? C’est un acte de liberté. C’est pourquoi nous ne devons pas avoir peur de dire à d’autres ce que nous croyons. Il existe un mutisme catholique : nous n’osons pas saisir les occasions de rendre compte de la foi en Dieu qui nous fait vivre… »
Et les anglicans...
Un catholique qui n’a pas peur de dire sa foi est le pape. Idem pour les anglicans qui souhaitent joindre l’Eglise romaine, dont nous avons parlé sur ce site (et dont parlent tous les médias chrétiens en ce moment). L’hebdomadaire La Vie revient longuement sur ce sujet « chaud » dans son numéro du 5 novembre 2009. Il est d'ailleurs plus long et plus intéressant que la tentative de définition de l'identité française de Max Gallo, posant en une. Dans un très bon reportage de Jean Mercier, on apprend notamment que certains des pasteurs anglicans qui deviendront prêtres sont mariés. Or il n’est pas sûr que leurs femmes, leurs enfants, les autres membres de leurs paroisses veuillent devenir catholiques. D’une façon générale, l’intégration massive des anglicans catholiques dans la grande Eglise paraît salutaire sur le plan humain (c’est notre point de vue en tout cas), mais son organisation est difficile. Le problème clé, pour l’Eglise catholique, n’est guère leur théologie : ils sont « plutôt des fans de Vatican II », comme le constate Jean Mercier. Le problème ne semble pas être non plus celui d’un « œcuménisme menacé » par le pape (même si celui-ci aurait pu communiquer un peu plus avec l’archevêque de Cantorbéry).
Le grand problème est que beaucoup de prêtres sont mariés. Comment faire pour les séminaristes anglicans mariés qui veulent devenir catholiques ? « Rome ne veut pas donner l’impression qu’elle remet en cause la règle du célibat sacerdotal », écrit Jean Mercier. Et de terminer avec cette phrase un peu perfide : « Rome ne pourra plus vraiment affirmer que la tradition catholique n’a aucune expérience d’un clergé marié… » En fait, les hommes mariés pouvaient être ordonnés prêtres jusqu’au milieu du Moyen Age dans l’Eglise. Ces prêtres-là font bien partie de la tradition, non ? Ce débat sur l’opportunité d’intégrer dans l’Eglise catholique des anglicans qui en ont marre du libéralisme théologique dans leur communion ou Eglise anglicane continue…
H.L.
Cet article a été mis en ligne le 5 novembre 2009.
1. Pour les sociologues, le mot « pratiquant » signifie généralement une personne qui se rend plus ou moins souvent à un lieu de culte. Bien entendu, il ne signifie pas que la personne pratique forcément le christianisme. Tout le monde ne vient pas au temple ou à l’église pour rendre un culte au Seigneur, mais pour d’autres raisons. De même, certains « vrais » chrétiens (protestants surtout) ne mettent presque jamais le pied dans un lieu de culte.
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