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Quand Le Monde parle (enfin) des chrétiens expulsés du Maroc PDF Imprimer Envoyer
« Expulsés pour prosélytisme. » C’est le titre d’un remarquable article paru le 6 avril dans Le Monde. Un des rares reportages sur les difficultés d’être chrétien au royaume de Mohammed VI.

La journaliste Isabelle Mandraud a écrit un reportage sur les chrétiens étrangers expulsés du Maroc. Il a été publié le 6 avril, soit environ un mois après l’invraisemblable décision des autorités marocaines de renvoyer dans leurs pays tous les étrangers chrétiens qui travaillaient dans un orphelinat modèle à Aïn Leuh (dans l'Atlas). Dans ce reportage, on apprend essentiellement tout ce que vous savez déjà depuis plusieurs semaines si vous fréquentez ce site ou d’autres sites ou blogs protestants évangéliques. Mais félicitons-nous pour le journalisme de validation du Monde qui permet à un grand nombre de Français d'apprendre une vérité que les médias français ont un mal fou à aborder : la persécution des chrétiens dans les pays à majorité musulmane. En citant ses nombreuses sources, la journaliste raconte l’inquiétude grandissante des chrétiens au Maroc, l’impossibilité pour elle de rencontrer un seul chrétien marocain converti (!), la façon dont les médias officiels ont tronqué un communiqué de l’archevêque Mgr Vincent Landel et du pasteur Jean-Luc Blanc (qui reconnaît par ailleurs avoir fait un communiqué de presse à la demande du ministre de l’Intérieur condamnant le prosélytisme et louant la liberté de culte au Maroc…). Elle explique bien le faible nombre plausible de chrétiens, ce qui apporte un éclairage très utile. On peut aussi découvrir différentes théories permettant de mieux comprendre les raisons de cette politique oppressive. Il pourrait être question d’une sorte de "rééquilibrage". L’année dernière, les autorités ont beaucoup sévi contre des écoles coraniques, particulièrement celles qui sont chiites.
Quant à la façon de décrire les évangéliques concernés, Le Monde n’échappe pas totalement à sa tendance naturelle : faire dans le politiquement correcte et donc le mépris ou la caricature des évangéliques (c'est américain, conservateur, réac, terriblement chrétien, émotif, si loin des salons parisiens...). La journaliste prend pourtant soin d’expliquer, à juste titre, que les personnes expulsées ne sont pas connues pour le délit dont ils sont accusés : le prosélytisme. (Le fait d’essayer d’« ébranler la foi des musulmans » peut être puni de six mois à trois ans de prison.) Elle ne dit même pas que ces personnes sont évangéliques, ce qui aurait pu être précisé, histoire d’expliquer aux lecteurs du Monde que tous les évangéliques ne sont pas forcément des illuminés. Et, puis, hélas, nous trouvons quand même cette phrase rituelle : « L’activisme d’évangéliques, pour certains affiliés à la droite américaine la plus conservatrice, ne fait guère de doute et selon plusieurs sources, religieuses et étatiques, le Maroc compterait aujourd’hui plus de 500 missionnaires. » Cette idée sert de caution politique. Elle n’a pas grand-chose à voir avec le sujet, elle n’est pas développée et elle n’est pas vérifiable (pour nous). Cette phrase est quand même la seule à être mise en exergue...
Voici quelques questions :
« L’activisme » des évangéliques, c’est quoi exactement ? Le fait que « certains [seraient] affiliés à la droite américaine la plus conservatrice » semble indiquer un facteur aggravant, mais pour quelle raison ? Un évangélique américain qui vote démocrate est-il plus gentil, moins « activiste » ? Le Maroc compte-t-il vraiment 500 (cinq cents) missionnaires évangéliques ? Qui donne cette information ? Pourquoi aucun média français ne peut-il donner le nom d’un seul de ces « méchants » missionnaires américains, de la droite conservatrice, activiste… ?
L’auteur de ces lignes connaît plusieurs missionnaires évangéliques américains en Afrique du Nord. Ils sont souvent républicains, baptistes et issus de la midwest. Mais leur méthode de répandre la bonne nouvelle ressemble un peu à celle de la Mission de France en France. C’est utile, c’est social, c’est évangélique. Mais ce n’est pas médiatique.
Henrik Lindell
Cet article a été mis en ligne le 7 avril 2010.

Et voici le reportage du Monde (difficile à lire sur Internet)

Expulsés pour prosélytisme
LE MONDE | 06.04.10
Maroc Envoyée spéciale

Ce soir-là, mardi 30 mars, les fidèles réunis à l'église Notre-Dame-de-Lourdes de Casablanca, pour la messe chrismale d'avant Pâques, ont sans doute tendu l'oreille plus qu'à l'accoutumée. Pour la première fois, un responsable de l'Eglise catholique évoquait, publiquement, les expulsions de chrétiens au Maroc, nombreuses depuis le début du mois.
 

Dans son homélie, le nonce apostolique Mgr Antonio Sozzo a insisté sur la ligne de conduite tenue et à tenir. L'Eglise, a-t-il souligné, ne fait pas de prosélytisme. Mais devant l'assistance médusée, l'ambassadeur du Vatican a dû également reconnaître qu'il n'avait obtenu aucune explication des autorités marocaines au sujet de l'expulsion du prêtre Rami Zaki, le 8 mars, en même temps que 15 autres missionnaires, évangéliques pour la plupart.
Tous sont soupçonnés d'"ébranler la foi des musulmans", un délit de prosélytisme inscrit dans la loi marocaine et puni de six mois à trois ans de prison. Comme les autres, le Père franciscain Zaki, qui officiait à Larache, dans la région de Tanger, n'a donc eu que quelques heures pour faire ses bagages.
Une première. Hispanophone, d'origine égyptienne, il a été renvoyé par avion au Caire, où il est resté sept heures en garde à vue sans pouvoir expliquer les raisons de son départ forcé. Et sans motif clair, pas de recours possible. "Est-ce une erreur ? A-t-il commis une faute ? Nul ne le sait", soupire le Père Daniel Nourissat, chargé de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes de Casablanca.
En l'espace de quelques semaines, ce sont ainsi une trentaine de religieux, Américains, Coréens, Néerlandais... qui ont été priés de quitter sans délai le territoire marocain. Du jamais-vu. Seize de ces personnes travaillaient dans le Village de l'espérance, un orphelinat situé à Aïn Leuh, (province d'Ifrane) dans l'Atlas. Depuis plusieurs années, le centre s'occupait d'enfants défavorisés ou orphelins, et avait même obtenu les agréments officiels pour cela.
Pour une raison ignorée, les autorités marocaines, encouragées par les discours outranciers de l'imam local, ont décidé, le 8 mars, qu'il ne respectait pas la kafala ("procédure d'adoption"). Les seize personnes, parmi lesquelles figuraient des éducateurs, des administratifs, ont eu deux heures pour rassembler leurs affaires. Avant cela, il y a eu l'expulsion d'un Américain - installé au Maroc depuis vingt-deux ans ! - à Amizmiz, au pied du Haut Atlas. Après, il y a eu les refoulés, ceux qui, de retour de congés, n'ont même pas pu sortir de l'aéroport. C'est le cas notamment d'un pasteur sud-africain de Fès. Ou bien du président de l'organisme qui chapeaute l'école américaine George-Washington.
L'activisme d'évangéliques, pour certains affiliés à la droite américaine la plus conservatrice, ne fait guère de doute et selon plusieurs sources, religieuses et étatiques, le Maroc compterait aujourd'hui plus de 500 missionnaires. Mais nul ne peut justifier le choix des personnes visées ces dernières semaines, et nul ne peut expliquer, pas plus que les motifs exacts, les dates de cette vague d'expulsions - qui a curieusement coïncidé avec le premier sommet entre l'Union européenne et le Maroc sur le statut avancé de ce dernier, qui en fait un partenaire -privilégié.
D'autres incidents se sont produits au cours de la même période. Pour la première fois, des policiers marocains ont pénétré dans l'enceinte d'un temple protestant à Marrakech pour y arrêter deux hommes, un Congolais et un Tchadien. "Le motif était qu'ils auraient été vus en compagnie de chrétiens marocains, puis la police a reconnu son erreur et s'est excusée", soupire Jean-Luc Blanc, président de l'Eglise évangélique au Maroc. Depuis neuf ans sur place, ce pasteur ne défend aucunement les fondamentalistes évangéliques. Mais, ajoute-t-il, "il y a quand même un durcissement" des autorités marocaines. "C'est un climat bizarre", acquiesce le Père Nourissat.
L'inquiétude grandit dans la communauté chrétienne, essentiellement étrangère. Car, contrairement aux campagnes dont s'est faite l'écho une partie de la presse, proche du palais pour une part, le nombre de chrétiens marocains ne dépasse pas 1 000 à 2 000 personnes, contre 30 000 chrétiens étrangers. Les conversions sont rarissimes, et pour cause. Les chrétiens marocains sont tout juste tolérés, à la condition qu'ils pratiquent de façon quasi souterraine leur foi et s'ils ne se réunissent pas à plus de vingt personnes.
"En ce moment, ils ne se montrent pas en compagnie de chrétiens étrangers car ils ont peur, mais de convertis, je n'en connais personnellement pas de nouveaux", souligne le pasteur Jean-Luc Blanc. Contacté, l'un d'eux finira par annuler une rencontre, même avec la garantie de l'anonymat. "Plus tard peut-être, mais pas en ce moment, c'est trop sensible", s'excuse-t-il.
Pour contrer l'émoi provoqué à l'extérieur du Maroc par les expulsions de chrétiens - en France, la Fédération protestante s'est émue -, le gouvernement a réuni l'ensemble des représentants religieux et exigé des églises chrétiennes officielles une réaction. "Le ministre de l'intérieur m'a demandé un communiqué de presse", reconnaît Jean-Luc Blanc.
Le pasteur et l'archevêque Mgr Vincent Landel ont donc rédigé, le 10 mars, un texte dans lequel ils évoquent les expulsions de chrétiens étrangers "sous l'accusation de prosélytisme, ou d'autres motifs que nous ignorons". Le texte ayant été en partie tronqué par les médias officiels, l'Eglise catholique, furieuse, l'a reproduit in extenso sur son site. A chaque expulsion, tout se passe très vite, oralement.
Une méthode que Khalil Naciri, le ministre de la communication, porte-parole du gouvernement marocain justifie tout en reconnaissant 27 expulsions, "seize à Aïn Leuh et onze autres éparpillés dans le pays". "La procédure juridique a été écartée, déclare-t-il au Monde, car nous voulions que cela se fasse de la façon la plus "soft" possible : un procès aurait immanquablement débouché sur des emprisonnements."
Pour le ministre, "si cela se produit maintenant, c'est qu'il a fallu faire des enquêtes pour être sûr des faits : nous disposons de CD, de livres, de cassettes, cela devenait du catéchisme. Pour le reste, le Maroc n'a pas changé de cap, les églises ont toujours pignon sur rue." Les autorités marocaines affichent d'autant mieux leur fermeté qu'elles ont, au nom d'un islam "modéré" que le royaume entend promouvoir, durement réprimé des musulmans extrémistes.
Des centaines d'écoles coraniques auraient été ainsi fermées. "Nous avons été très sévères contre eux, contre les chiites, plaide M. Naciri, et il y a moins d'un an, nous avons fermé l'école irakienne de Rabat." Le porte-parole du gouvernement ajoute : "Les pouvoirs publics ont le devoir de rester en phase avec leur opinion publique. Nous ne pouvons pas nous permettre de jouer avec le feu."
Autrement dit, les récentes expulsions de chrétiens seraient le fruit d'un équilibre... A l'appui de cette thèse, que bon nombre d'observateurs et de responsables chrétiens avancent, certains datent le début de la vague répressive au mois de décembre 2009, quand une famille suisse, un ingénieur prothésiste, sa femme et leurs enfants, installés depuis plusieurs années à Oujda, près de la frontière algérienne, ont dû quitter par la contrainte le Maroc en laissant tout derrière eux. C'était une semaine après le vote interdisant la construction de minarets en Suisse.
Désormais, le ministre de l'intérieur a promis de nommer bientôt un wali ("préfet") avec pour mission de devenir un interlocuteur des chrétiens.
Isabelle Mandraud
Article paru dans l'édition du 06.04.10

 

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