Revue de presse mensuelle | Christ philosophe, art contemporain et tics religieux
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Dans cette revue mensuelle de mars : un débat passionnant dans Le Monde des Religions, une revue protestante qui s’intéresse à l’art, le théologien John Stott et nos difficultés de s’adresser au monde.
Frédéric Lenoir et Régis Debray ne sont pas vraiment des militants chrétiens. Le directeur de la rédaction du Monde des religions et le philosophe essayiste se livrent pourtant à un débat passionnant – et vraiment contradictoire ! - dans le dernier numéro, daté mars-avril 2008, de la revue en question. Le sujet est la thèse du dernier livre de Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe, objet de discussions et de polémiques passionnantes sur le « vrai » héritage du Christ, son message et ce que la modernité doit aux évangiles.
Rappelons son raisonnement : il dit en résumé que certaines valeurs de l’évangile, notamment le respect absolu de l’individu face à la société, représentent aujourd’hui le bon côté de notre société occidentale, où l’on croit généralement au bien-fondé des droits de l’homme et de la laïcité. Or, cet héritage chrétien n’a pas été transmis par l’Eglise institution, mais en marge de celle-ci par des personnes souvent considérées comme des hérétiques, d’après F. Lenoir. Depuis le Ve siècle, l’Eglise se serait opposée à bien des valeurs évangéliques, comme par exemple la liberté de penser. L’auteur croit par ailleurs que la société occidentale n’a plus besoin d’une Eglise qui imposerait des règles. Jésus lui-même aurait voulu nous libérer d’une religion obligatoire. La société moderne a réalisé cette intention du Christ. En bon sociologue, F. Lenoir reprend la thèse de Marcel Gauchet qui parlait du christianisme comme « la religion de la sortie de religion ».
"Jésus n'a pas rédigé les évangiles"
Son message, que nous avons simplifié à l’extrême, est formellement contredit par bien des catholiques, dont le philosophe jésuite Paul Valadier, l’essayiste catholique Didier Long, mais aussi donc par Régis Debray, un penseur agnostique. Sur le mauvais rôle de l’Eglise, Debray dit dans une chronique : « Que saurions-nous aujourd’hui de Jésus sans l’Eglise qui en a fait, a posteriori, le Christ et qui a transmis deux mille années durant le dépôt de foi ? (…) Car ce n’est pas Jésus qui a rédigé les Evangiles. Ni parlé Incarnation, Sainte Trinité, Corps glorieux, Grâce suffisante. Il a bien fallu des clercs pour définir, transmettre, enseigner, organiser… » Quant à l’utilité de l’Eglise et de ses normes, Debray critique également la thèse de F. Lenoir : « Le sacré social a horreur du vide. C’est pourquoi une sortie de religion est toujours sanctionnée par l’arrivée d’une autre, révélée ou civile, universelle ou patriotique. » Et de suggérer à la place de la religion chrétienne : « le mammonisme ». « L’argent, qui a perdu la décence que lui imposait le catholicisme, n’a-t-il pas désormais l’impudence d’un grand architecte de l’univers ? Notre nouvel englobant n’est-il pas à la fois dieu lare et idole officielle, valeur des valeurs, objet adorable et exécrable, qui provoque la panique autant que l’enthousiasme – selon l’éternelle ambivalence du sacré ? » Régis Debray parle aussi, dans un passage surprenant, de la réalité du « fondamentalisme économique, sans doute plus protestant que catholique ». Apparemment, l’homme de gauche ne sait pas que la redistribution sociale est traditionnellement beaucoup plus développée dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Demandez à un chômeur handicapé s’il préfère vivre en Italie ou en Suède… Mais passons.
Un message "assez utopique"
Dans son éditorial du Monde des religions, Frédéric Lenoir répond à Debray ainsi : « Cette société qui portait le nom de ‘chrétienté’ et qui a par ailleurs construit de grandes choses, n’était pas véritablement fidèle au message de Jésus qui prônait d’une part la séparation du politique et du religieux, et insistait d’autre part sur la liberté individuelle et sur la dignité de la personne humaine. »
Quant au rôle des chrétiens dans la société, il dit : « C’est parce que les individus seront plus justes, plus conscients, plus vrais, plus aimants, que les sociétés finiront par évoluer. Jésus n’appelle pas à une révolution politique, mais à une conversion personnelle. A une logique religieuse fondée sur l’obéissance à la tradition, il oppose une logique de responsabilité individuelle. »
Frédéric Lenoir explique lui-même que ce message est « assez utopique ». Il pense que « nous vivons actuellement dans un certain chaos où les logiques antérieures fondées sur l’obéissance aux lois sacrées du groupe ne fonctionnent plus et où peu d’individus sont encore engagés dans une véritable démarche d’amour et de responsabilité. »
On ne peut que se féliciter de ce débat ouvert et passionnant où il ne s’agit pas de gagner des points, mais de comprendre la société dans laquelle nous vivons. Il faut reconnaître que ces moments sont de plus en plus rares dans les médias non chrétiens.
"Le rocher de Sisyphe est culbuté"
Revenons à nos médias chrétiens. Ainsi Evangile et liberté, qui se définit comme « le mensuel du Protestantisme libéral ». Les rédacteurs semblent dotés d’un certain sens de l’humour et même d’une capacité de prendre de la distance par rapport à leur doxa théologique. Ainsi en quatrième de couverture, ils ont mis en exergue cette citation : « On dit aux protestants libéraux : ‘ce que vous croyez ce n’est pas une religion, c’est une morale’. D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai, et d’autre part, si ça l’était, ce serait déjà pas si mal. » L’auteur de cette boutade est Théodore Monod dans Terre et Ciel. Puisqu’il s’agit bien d’une forme de foi chrétienne parmi d’autres, citons, pour preuve, quelques phrases du théologien Laurent Gagnebin dans son éditorial sur le sens de Pâques : « Pâques signifie que le rocher de Sisyphe, celui de l’absurde et de ses fatalités, des résignations, du mal mortifère, est maintenant définitivement défait. L’Evangile raconte cette véritable révolution en convoquant l’univers entier. » Retenons aussi la fin de cet éditorial : « Le rocher de Sisyphe est à jamais culbuté. Pâques : une résistance cosmique à la désespérance des recommencements sans espoirs. » D’après nous, c’est probablement l’éditorial pascal le plus réussi de la presse chrétienne en France cette année. Et certainement le plus original avec un message proprement écologique.
Or, pour le protestantisme libéral en général, il n’est guère facile de trouver des sujets originaux dans un monde qui de toute façon, comme lui, rejette massivement les vieilles doctrines chrétiennes, qui érige en raison suprême l’esprit critique et qui aime dire la relativité des institutions ecclésiastiques (quoique l’adhésion à l’Eglise réformée et à l’Eglise luthérienne ait souvent, très paradoxalement, quelque chose de sacré ou d’obligatoire pour les libéraux français).
Mais le dossier dans le dernier numéro d'Evangile et liberté possède un très grand intérêt : « Art contemporain et christianisme ». Rédigé par Jérôme Cottin, pasteur de l’Eglise réformée et enseignant en esthétique à l’Institut catholique de Paris et à la Faculté de théologie protestante de Paris, il commence par un constat malheureux : le dialogue entre l’art contemporain et le christianisme en France « semble être inexistant ». Il se trouve que cet art contemporain ou actuel est « souvent difficile à comprendre » et « se veut novateur ». Ses tendances nouvelles pourraient cependant avoir un rapport avec le christianisme, comme c’est le cas dans plusieurs pays protestants déjà. Pour Jérôme Cottin, les tendances peuvent être résumées ainsi : « rupture », « révolte », « invisibilité » et « écriture ». Le tout étant résumé ainsi, on voit tout de suite la connexion avec la foi chrétienne et même avec la Bible. Ce dossier, difficile à réaliser sur un sujet très complexe, vaut vraiment un (long) détour.
John Stott et la "fausse religion"
Chez Idéa, on fait ce mois-ci un peu plus simple. Les rédacteurs du bulletin mensuel de l’Alliance évangélique française retrouvent des sources sûres : Jean Calvin et John Stott. Est consacré au premier une longue dissertation, comme à l’école. On apprend surtout des choses sur la jeunesse du principal initiateur de la Réforme en France. C’est riche, factuel et professionnel. Idéa publie aussi un extrait d’un document intitulé « Pour une foi équilibrée » écrit par le théologien John Stott, pasteur anglais né en 1921 et référence majeure du monde évangélique. Connu aussi pour avoir dénoncé la tentation fondamentaliste de certains évangéliques de s’isoler du monde, Stott parle dans ce texte du nécessaire intérêt des évangéliques pour une éthique sociale. Citons-le : « Si nous aimons notre prochain comme Dieu l’a créé, nous devons inévitablement nous soucier de son bien-être global, du bien-être de son corps, de celui de son âme, et de celui du groupe auquel il appartient. Martin Luther King l’a très bien dit : ‘La religion parle à la fois du ciel et de la terre. Une religion qui prétend s’occuper des âmes des hommes mais qui ne s’occupe pas des bas-fonds qui les corrompent, des conditions économiques qui les étranglent et des conditions sociales qui les estropient, est une religion sèche comme la poussière.’ Je crois qu’il faut ajouter que, pire encore, il s’agit vraiment d’une fausse religion. » Bref, puisque le bulletin de l’Alliance évangélique française prend soin de souligner ces phrases de Stott et de Luther King Jr, nous sommes en très bonne compagnie pour le faire aussi. Et c’est, pour le dire explicitement, un message à destination de ceux qui pensent que le christianisme ne s’intéresse pas aux choses d’ici-bas. Stott en est à parler d’une « fausse religion »… Rappelons que plusieurs Eglises, paroisses et écoles organisent des expositions sur l’œuvre de Martin Luther King Jr cette année à l’occasion du quarantième anniversaire de son martyr.
"Pour une Eglise séduisante"
Effectivement, comme le dit la revue Croire aujourd’hui, mensuel catholique, dans son numéro de mars, « plus que jamais, l’Evangile a son mot à dire ». C’est annoncé en une et dans l’éditorial de Frédéric Mounier, rédacteur en chef. Le dossier sur la pertinence de l’évangile est plutôt réussi. Les auteurs expliquent notamment la nécessité d’un témoignage évangélique. Par ailleurs, ils parlent énormément de « l’Eglise », quitte à confondre celle-ci avec l’évangile, comme c’est malheureusement souvent le cas avec beaucoup de catholiques. Et si l’on devait considérer que l’état de l’Eglise catholique reflétait celui de la perception de l’évangile, on serait mal barré. L’Eglise catholique est considérée par beaucoup comme ringarde, comme l’affirment les auteurs. Qui n’hésitent pas à la critiquer. Lisons par exemple Joseph Moingt, qui ose dire ceci : « Une des pauvretés de l’Eglise, c’est qu’elle n’a pas su comprendre les paroles de Jésus où il se donnait pour supplément ‘un paraclet’ (Jean 15). On a confondu, on a cru que c’était Pierre, le successeur de Jésus. Il y a eu erreur sur la personne. On a enfermé l’Esprit saint dans les conduites sacramentelles et dans la hiérarchie, au point qu’on ne sait pas toujours que faire de lui. » Il faut sans doute un certain courage évangélique pour prononcer de telles pensées. Retenons par ailleurs un article intitulé « La foi chrétienne n’est pas un ghetto » de Bernard Sesboüé, autre théologien jésuite, souvent considéré comme un des plus grands du métier en France actuellement. (Pour découvrir Sesboüé et son dernier ouvrage, nous vous recommandons un article particulièrement riche de Jean Hassenforder sur le site de l'association Témoins.com en cliquant ici .) L’Eglise pour le théologien est entre autres un lieu où « les chrétiens peuvent le plus donner un témoignage prophétique en travaillant à convertir la mondialisation de ses contradictions et de ses maléfices injustes. » « Mais, dit-il, elle doit donner toute sa place à la responsabilité du peuple de Dieu vivant en communion avec ses ministres. Faisons tout pour rendre l’Eglise séduisante et attirante ! »
Nous n’allons pas faire semblant de ne pas comprendre ces mots du théologien jésuite. Il suggère clairement que l’Eglise-institution infantilise les gens et qu’elle n’est pas assez séduisante. Et c’est souvent manifeste, hélas. Mais comment communiquer efficacement ? A en croire la plupart des intervenants dans Croire aujourd’hui, il ne faut pas trop faire dans l’annonce explicite de l’évangile. Il ne faut pas non plus cacher sa foi. Il faut avoir « une foi adulte, critique et responsable », comme le dit Sesboüé dans son article. Bref, être chrétien, c’est vraiment compliqué ! Comment, en plus, rendre l’Eglise "séduisante" dans ces conditions ?
Il faut peut-être commencer par une réflexion sur le langage. Comme tant d’autres organes de presse chrétiens, Croire aujourd’hui, et certainement Dieu-et-moi.com à sa façon, cultivent sans le vouloir des tics qui peuvent faire peur aux non initiés. Ainsi, dans la revue jésuite qui est animée par des gens ouverts et généreux, on découvre des contradictions performatives. Tout en appelant au respect de la diversité du peuple de Dieu, les auteurs sont dans l’immense majorité des hommes très instruits, des catholiques et de plus de 50 ans. Aucun adolescent ou très jeune n’y parle. Aucun protestant non plus. Le seul non catholique est Marek Halter qui n’est pas pratiquant et qui se demande parfois s’il est croyant (ce qui est évidemment rassurant…). Deux femmes interviennent - un peu - dans les pages et ceci dans leur rôle de mère ou d'éducatrice. Le reste, donc presque tout, est fait par une vingtaine d’hommes qui donnent leurs "analyses".
D’où ces deux questions : 1. les protestants, particulièrement les évangéliques, qui ont effectivement énormément de choses à apprendre à l’Eglise catholique de France en matière d’annonce de l’évangile et de cultes vivants et séduisants (les catholiques brésiliens le savent), sont-ils tellement dans l’erreur théologique, pour les rédacteurs de Croire aujourd’hui, qu’ils ne méritent même pas qu’on parle d’eux ? 2. Les moins de 50 ans et les femmes sont-ils moins qualifiés pour parler de l’évangile que des prêtres de plus de 50 ans ?
La réponse de ces questions est non, bien entendu. Les catholiques de Croire aujourd’hui ont seulement oublié ces aspects pourtant parlants. Mais s’ils veulent réellement communiquer l’évangile et le christianisme autour d'eux, ils doivent apprendre à mieux représenter tout le visage du monde chrétien contemporain réellement existant. A Croire aujourd'hui, qui appartient à Bayard Presse, un des principaux groupes de presse du pays, les moyens humains, intellectuels et financiers sont largement suffisants pour réaliser ces efforts-là. Famille chrétienne et La Vie, chacun à sa façon, y arrivent très bien alors qu'ils disposent de moins de moyens.

Signalons, pour terminer, la sortie d’un magnifique hors-série de la revue Prier à l’occasion de son 30ème aniversaire. C’est 82 pages de prières par des grands témoins contemporains de la foi. On n’y voit pratiquement que des catholiques, mais leur message peut généralement être compris par tous. Citons « MiA, une lectrice de Prier », qui accompagne apparemment des malades : « Garde-moi de la peur et de l’indifférence/ garde-moi de l’oubli./ Donne-moi de voir l’ami le frère, dans la main tendue./ Aide-moi à marcher avec lui. »
Ou encore ces mots d’une prière de Dom Helder Camara (1909-1999), célèbre archevêque d’Olinda et de Recife au Brésil : « Que toujours davantage, Père, nous soyons un avec ton fils./ Que le Christ voie par nos yeux,/ écoute par nos oreilles, parle par nos lèvres ! »
Henrik Lindell
Cet article a été mis en ligne le 28 mars 2008.

