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Une Eglise, pour quoi faire ? PDF Imprimer Envoyer
C’est à partir d’un célèbre texte de Paul évoquant les relations entre époux (Ephésiens 5.21-33) que le pasteur et théologien Etienne Lhermenault explique notre relation à l’Eglise. A méditer.

Vous pensez sans doute connaître ces paroles de Paul : « comme l’Eglise se soumet au Christ, qu’ainsi les femmes se soumettent en tout à leur mari… ». Ce sont des versets très discutés, difficiles à entendre aujourd’hui si on ne les explique pas. Ouvrez votre Bible et lisez la lettre aux Ephésiens 5.21-33 plusieurs fois lentement. Dans cette prédication, faite à l’Eglise baptiste évangélique de Massy (91) le 9 mai 2010, Etienne Lhermenault ne parle pas – ou peu - des relations entre époux, mais plutôt de la nature de l’Eglise, qui est le centre d'intérêt de Paul. Le théologien évangélique critique la conception que certains peuvent se faire de l’Eglise en la réduisant à un outil ou à un endroit où l’on se rend pour se sentir à l’aise. « Souvenez-vous qu’elle ne vaut pas pour son utilité mais pour le prix que le Seigneur a payé pour la faire naître et la faire croître », dit Etienne Lhermenault. L’Eglise, dit-il, c’est le « lieu par excellence où l’espérance se nourrit, se chante, se proclame ». Et Dieu dans tout ça ? Le prédicateur a cette phrase magnifique : « L’Eglise, c’est le lieu où il vous a donné rendez-vous et où il a choisi de vous transformer à son image. »
Cette prédication est à lire avec beaucoup d’attention, surtout par ceux – nombreux ! - qui sont parfois déçus de leur église locale. Nous remercions notre frère Etienne et nous remercions Dieu de l’avoir inspiré. 
HL


Une Eglise, pour quoi faire ?

Henri, un peu plus de cinquante ans, cuisinier de profession, converti depuis plus de 20 ans, me dit : « Etienne, je préfère ne pas trop m’engager dans l’Eglise. J’en ai trop vu au cours des années et j’ai été déçu. Je lis ma Bible, je prie le Seigneur, je viens de temps à autre au culte et cela me suffit. » Je suis alors un jeune pasteur, j’ai moins de trente ans et je me heurte pour la première fois à un discours que j’entendrai maintes et maintes fois au cours du ministère alors que j’essaie d’encourager des croyants à rejoindre une Eglise ou à s’investir dans celle qu’ils fréquentent. Au fond, de différentes manières, ils me renvoient tous cette question : « Une Eglise, mais pour quoi faire ? ».
L’interrogation est souvent un prétexte pour fuir tout engagement communautaire et revêt parfois les habits commodes d’une appartenance suffisante à l’Eglise 'véritable' et opportunément invisible qui regroupe tous les enfants de Dieu. Cette interrogation est aussi assez souvent l’expression d’une souffrance, d’une déception que l’on n’a pas su surmonter. Tel frère, telle sœur s’est engagé vaillamment dans la communauté fort d’un idéal élevé. Quand il ou elle a pris la mesure de la réalité, des mesquineries qui émaillent la vie communautaire, des tensions parfois vives entre frères et sœurs, des conflits mal réglés qui alourdissent l’atmosphère, en un mot du péché auquel les chrétiens donnent encore souvent prise, il ou elle s’est retiré soit en quittant l’Eglise locale soit en réduisant au minimum son implication spirituelle et émotionnelle. C’est exactement ce qui est arrivé à Henri. Peu après une conversion marquante – il a été instantanément délivré de sa dépendance à l’alcool et il a vu sa femme libérée d’une possession démoniaque – il a été témoin d’une division sévère qui a conduit de nombreux frères et sœurs à changer de trottoir dans leur petite ville pour éviter de se saluer. Henri en a été si affecté qu’il a pris du recul et qu’il a rejoint la cohorte, nombreuse, des déçus de l’Eglise. Alors, pour justifier son éloignement, il a mis en question la réelle utilité de la communauté. Son pragmatisme rejoint une préoccupation plus générale de la société où tout se jauge à l’aune de l’utilité et de l’efficacité. Mais l’importance de l’Eglise se mesure-t-elle à son efficacité ?
  
Une question plutôt déplacée, car l’Eglise est d’abord une affaire d’amour

La question de l’utilité de l’Eglise n’est pas illégitime – nous en reparlerons -, mais traduit une vision erronée de l’Eglise quand c’est la première question (et parfois la seule) qui est posée à son endroit. Imagine-t-on une fiancée ou une épouse s’interroger en des termes aussi terre-à-terre sur l’intérêt qu’il y aurait à partager ou à continuer à partager sa vie avec l’élu de son cœur ? Nul doute que nous y entendrions l’expression d’un malaise quant à l’amour que l’homme et la femme concernés se portent. Quand l’amour délaisse le langage de l’admiration, de l’envie de plaire, de la gratuité et du don de soi pour emprunter celui des intérêts immédiats et de la seule utilité, soit il se meurt soit il n’a jamais réellement existé.
Certes, me direz-vous, il s’agit d’une image et il est bien connu qu’il faut éviter de prêcher à partir d’elles. C’est généralement vrai sauf quand le texte biblique utilise lui-même l’illustration et entremêle de façon aussi étroite l’amour du Christ pour l’Eglise et celui du mari pour sa femme. Il fait ainsi écho aux nombreux passages prophétiques où Dieu compare tantôt tendrement tantôt jalousement la relation qu’il a avec son peuple à celle d’un époux avec sa femme (Esaïe 54.5-8, Bible Parole de vie) :
5 (Voici pourquoi :) Tu vas avoir pour mari celui qui t'a créée, celui qui a pour nom “le SEIGNEUR de l'univers”. Celui qui te libère, c'est le Dieu saint d'Israël, celui qu'on appelle “le Dieu de toute la terre”.
6 Comme une femme abandonnée, tu étais complètement découragée. Mais le SEIGNEUR t'a rappelée. Oui, ton Dieu dit : Est-ce que quelqu'un peut vraiment rejeter la femme qu'il a choisie quand il était jeune ?
7 Je t'ai abandonnée très peu de temps. Mais, avec une grande tendresse, je veux te reprendre.
8 J'étais très en colère contre toi, et j'ai refusé de te voir pendant un court moment.
Mais avec un amour sans fin, je te montre ma tendresse. C'est moi, le SEIGNEUR, qui te dis cela, moi qui te libère.


Paul, inspiré par l’Esprit, est si convaincu que l’amour conjugal est une parabole vivante des liens qui unissent le Christ à l’Eglise qu’après avoir cité le texte fondateur du mariage (v. 31), il a cette conclusion à certains égards énigmatique : ce mystère est grand, je dis cela par rapport à Christ et à l’Eglise (v. 32). Dans son commentaire sur La lettre aux Ephésiens, John Stott écrit :
Il n’y a aucune raison de penser que cette réflexion ne s’applique pas en premier lieu au caractère profond et sacré de l’union sexuelle. Mais Paul s’empresse de passer à son symbolisme encore plus profond : je dis cela par rapport à Christ et à l’Eglise. […] Il considère donc l’union conjugale comme un merveilleux modèle de l’union de l’Eglise en et avec Christ. (1)
Si vous ajoutez à cela que l’amour du Christ pour son Eglise est infiniment plus fort et plus parfait qu’aucun amour d’homme pour sa femme – le Nouveau Testament a cette expression proprement géniale : l’Eglise de Dieu qu’il s’est acquise par son propre sang (Actes 20.28b) -, alors vous comprenez que l’Eglise n’est pas une question d’intérêt ou d’utilité mais d’amour dans le sens le plus profond du terme. Et, à moins d’avoir perdu la flamme de votre amour, vous ne dites pas à celui qui vous a aimé au point de prendre votre mort pour vous donner sa vie et qui vous précise tout au long des pages de sa révélation qu’il a fait de vous un peuple : « Une Eglise, Seigneur, mais pour quoi faire ? » Vous comprenez ce qu’il y a de déplacé et même d’inquiétant dans une interrogation aussi triviale.
Outre les fuites et les souffrances déjà évoquées, il est une autre façon de vivre l’Eglise qui n’honore pas le Christ qui l’a amené à l’existence par le don de l’Esprit, c’est d’en faire prioritairement un programme ; un programme passionnant, envahissant, éreintant mais seulement un programme ; une succession de rencontres qu’il faut caser dans un agenda déjà chargé. Si nous n’y prêtons pas garde, l’Eglise ne sera bientôt plus au mieux qu’un élément de vie en concurrence avec nos nécessaires loisirs, au pire une religiosité des œuvres qui ne dit pas son nom. N’entendez-vous pas l’avertissement solennel du Christ glorifié à l’Eglise d’Ephèse, celle justement qui a reçu une si belle description des liens entre le Seigneur et son Eglise (Apocalypse 2.2-4) ? :
2 Je connais tes œuvres, ton travail et ta persévérance. Je le sais, tu ne peux supporter les méchants, tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et ne le sont pas, et tu les as trouvés menteurs. 3 Tu as de la persévérance, tu as souffert à cause de mon nom et tu ne t'es pas lassé. 4 Mais j'ai contre toi que tu as abandonné ton premier amour. 5 Souviens-toi donc d'où tu es tombé, repens-toi et pratique tes premières œuvres, sinon je viendrai à toi et j'écarterai ton chandelier de sa place, à moins que tu ne te repentes.
Une Eglise, pour quoi faire ? La première réponse à apporter à cette question n’est résolument pas pragmatique. L’Eglise n’est pas d’abord le lieu d’un faire, mais d’un laisser faire. Le lieu où nous sommes aimés par le Christ et où nous nous abandonnons à cet amour.

Une question assez risquée, car l’Eglise est ensuite une invention redoutable

Une fois les choses remises à leur place, aimer et se laisser aimer d’abord, agir ensuite, la question « Une Eglise, pour quoi faire ? » garde toute sa légitimité et trouve une réponse claire dans notre texte. Mais sommes-nous prêts à l’entendre ?
Un psychologue original, membre de l’Eglise dont j’étais le pasteur, avait parfois une façon dérangeante de répondre aux questions les plus ordinaires. Au rituel « Comment ça va ? », il lui arrivait de répondre : « Tu as vraiment envie de le savoir ? » Il pointait ainsi nos incohérences et notre fréquente surdité. Nous posons des questions, mais nous ne sommes pas toujours prêts à entendre des réponses autres que convenues.
Or justement la réponse à notre question est tout sauf convenue. Si je faisais un sondage parmi nous en demandant « à quoi sert l’Eglise ? » comme je l’ai fait pour un week-end de réflexion sur « Bâtir un projet d’Eglise » dans une autre communauté, nous serions sûrement surpris par la variété des réponses. Pour les uns, l’Eglise serait là pour évangéliser ; pour d’autres, elle serait là pour enseigner la bonne doctrine ; pour d’autres encore, elle serait là pour adorer Dieu ; et pour beaucoup qui n’oserait le formuler, elle serait surtout là pour leur faire du bien. Mais peu penseraient à indiquer qu’elle est aussi là pour les déranger, les remettre en question, en un mot les former et les transformer.
A quoi fais-je donc référence en parlant ainsi ? Très exactement à ce que dit Paul quand il écrit :
le Christ a aimé l’Eglise est s’est livré lui-même pour elle afin de la sanctifier (rendre digne d’être à Dieu, BFC) après l’avoir purifiée par l’eau et la parole. (Ephésiens 5.26)
Je précise sans m’y attarder que l’expression après l’avoir purifiée par l’eau et la parole fait sans doute référence à la purification initiale qui s’opère lorsque nous nous repentons et croyons en Jésus, une purification symbolisée par l’eau du baptême et accompagnée par la confession de foi du candidat au baptême. Mais revenons à l’œuvre de sanctification à laquelle le Christ dans son amour se livre. Selon John Stott, il s’agit du processus présent par lequel Christ rend son épouse sainte dans son caractère et sa conduite par la puissance de l’Esprit qui habite en elle. Il convient d’ajouter que ce processus touche chacun des membres de son corps, car la sanctification est une exigence que l’Ecriture adresse à chacun individuellement quand elle dit par exemple Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle personne ne verra la Seigneur (Hébreux 12.14). Et, pour revenir à Ephésiens, ce processus n’est pas superflu quand vous considérez que le but du Seigneur est de préparer une Eglise pleine de gloire, sans tache, sans ride, sans aucun défaut (v. 27, PDV). Et l’apôtre ajoute : Il a voulu qu'elle soit sainte et sans reproche. Autant dire qu’il y a du travail, car selon l’expression de John Stott, sur terre, l’Eglise est souvent vêtue de haillons et de loques, elle est souillée et laide, méprisée et persécutée. Si j’avais le temps, je vous décrirais en termes concrets les haillons et les loques, la souillure et la laideur qui caractérisent nos Eglises. En aurais-je le temps que je risquerais de vous accabler. Permettez-moi simplement de vous dire un mot de telle Eglise locale dont le pasteur me disait avec souffrance : « Tu sais, Etienne, tout paraît normal dans la communauté, on célèbre le culte ensemble, on partage le repas du Seigneur, mais j’ai découvert que les familles ne se parlaient plus. Ce qui m’a alerté, c’est l’absence totale de communion au-delà du culte dominical. Personne n’invite personne, moi-même je n’ai jamais été accueilli à aucune table en 9 ans de ministère ! En fait, de vieilles querelles n’ont jamais été réglées et continuent à empoisonner l’atmosphère, mais personne ne veut y faire face et les régler. » Serez-vous surpris si je vous dis que cette Eglise stagne, que son pasteur l’a quittée et qu’elle n’a trouvé aucun berger pour prendre soin d’elle ?
La sanctification n’est pas un vain mot. L’Eglise n’est pas sainte en soi, pas plus qu’aucun de nous ne l’est. Sans œuvre exigeante de l’Esprit en nos cœurs, sans accueil des autres avec leur richesse bienfaisante et leurs manies irritantes, sans apprentissage du pardon, il n’y a pas de vie d’Eglise qui vaille la peine et surtout d’Eglise digne de Celui qui l’a aimée au point de donner sa vie pour elle. Et j’emprunte à un auteur dont j’apprécie la lucidité et la qualité de l’écriture l’expression l’Eglise est une redoutable invention. On la retrouve dans un chapitre intitulé Je suis destiné à faire la fête avec mes ennemis. Voici ce qu’il dit des gens mécontents qui se plaignent de leur Église (2) :
Vous réaliserez quelque chose que vous trouverez d’abord difficile à croire : bien que ces gens aient une liste de choses qu’ils veulent changer – la louange, l’enseignement, les dirigeants, le responsable de jeunesse ou le piano – en réalité, ces questions ne sont pas au cœur du problème. Si toutes ces choses étaient réglées immédiatement, ils trouveraient aussitôt quelque chose d’autre. Non, le véritable problème, ce sont les relations. Et c’est une tragédie.
C’est une tragédie parce qu’il est bien probable que lorsque nous irons au ciel, nous découvrirons qu’il n’était pas d’une importance capitale que nous soyons dans une méga-église ou dans une chapelle de cinquante places ; nous comprendrons que Dieu se réjouit de la louange, qu’on utilise un rétroprojecteur ou qu’on ait des livres de cantiques ; et le ciel n’a jamais vraiment retenu son souffle en attendant de savoir si nous enlèverions la vieille chaire et la remplacerions par une plate-forme bien éclairée. Mais si nous ne luttons pas pour maintenir l’unité dans nos Églises, il est impossible que nous n’éprouvions pas de la honte quand nous le rencontrerons. Car c’est cela qui a de l’importance pour lui.
NB : les épîtres parlent plus de la transformation de notre sale caractère que de l’évangélisation du monde, car l’une est la condition de l’autre.
Une Eglise, pour quoi faire ? Pour nous bousculer, nous remettre en question. Un lieu où, aimé par le Seigneur, nous sommes formés et transformés à son image ce qui est rarement une affaire indolore. L’Eglise n’est pas la communauté rêvée que nous appelons de nos vœux, elle est la communauté aimée par le Christ qu’il façonne pour la préparer au banquet des noces de l’Agneau.

Une question trop limitée, car l’Eglise est enfin un lieu d’espérance

Aussi légitime soit la question de l’utilité de l’Eglise une fois que nous avons reconnu qu’elle est d’abord une affaire d’amour, il convient immédiatement de préciser qu’on ne peut la réduire à cette dimension présente. En effet, la sanctification à laquelle procède le Seigneur n’est pas simple exigence d’un Dieu saint, c’est la préparation d’une étape à venir qui a l’éternité pour horizon. Paul précise aux Ephésiens que le Seigneur la sanctifie pour faire paraître devant lui cette Église glorieuse (v. 27). Tout l’enjeu du processus de sanctification, de ces ajustements douloureux, de cette transformation coûteuse, c’est un rendez-vous divin qui nous introduira à la félicité éternelle. Voilà qui éclaire d’un autre jour la vie de l’Eglise à laquelle nous sommes conviés. Les incompréhensions inévitables, les frustrations répétées, les blessures pénibles, les pardons exigeants ne sont pas condamnées à se répéter sans fin. Le Seigneur est à l’œuvre en nos cœurs par l’Esprit, il est souverain sur l’histoire du monde qui nous entoure et son retour béni ne saurait tardé.
Cette perspective est propre à modifier toute notre vision présente. Ce qui est difficilement supportable quand nous n’en voyons pas la fin devient acceptable quand nous savons qu’une autre réalité nous attend. C’est toute la différence qu’il y a entre les douleurs d’une maladie incurable et celles d’un accouchement. Les unes mènent à la mort tandis que les autres mènent à la vie. Elles n’en sont pas moins intolérables si j’en crois les témoignages qui m’ont été rendu, mais leur issue modifie toute la perspective ce qui explique qu’une femme finit généralement par oublier la souffrance subie pour se lancer à nouveau dans l’aventure d’une nouvelle grossesse. Cette différence se caractérise par un mot simple : le sens. Il y a du sens à souffrir pour donner la vie alors que c’est l’absurdité, voire la révolte, qui domine l’épreuve de la maladie. Ainsi en est-il de la vie de l’Eglise, souvent décevante, parfois blessante, toujours exigeante, elle garde malgré tout pleinement son sens car elle est préparation à une réalité plus glorieuse, l’entrée dans la présence bénie et éternelle de note Seigneur.
Ce sens a un nom en théologie, celui d’espérance. Un mot qui ne fait plus partie du vocabulaire courant d’un monde qui, tournant le dos à Dieu, est allé de désillusions en désespoir. Un monde qui, pour se dédouaner de sa perte d’espérance, a tenté de se justifier en mettant en cause l’espérance chrétienne en parlant de la religion comme d’un opium du peuple. Sa critique a touché juste quand elle a pointé l’usage politique que l’Eglise a fait de l’espérance pour maintenir les populations dans l’ignorance et la misère. Mais une critique déplacée quand elle a aussi mis en cause ce ressort indispensable de la vie que Paul traduit en ces termes dans l’épître aux Romains (8.19-23, BFC) :
19 La création entière attend avec impatience le moment où Dieu révélera ses enfants. 20 Car la création est tombée sous le pouvoir de forces qui ne mènent à rien, non parce qu'elle l'a voulu elle-même, mais parce que Dieu l'y a mise. Il y a toutefois une espérance : 21 c'est que la création elle-même sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et qu'elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. 22 Nous savons, en effet, que maintenant encore la création entière gémit et souffre comme une femme qui accouche. 23 Mais pas seulement la création : nous qui avons déjà l'Esprit Saint comme première part des dons de Dieu, nous gémissons aussi intérieurement en attendant que Dieu fasse de nous ses enfants et nous accorde une délivrance totale.
  

Or le lieu par excellence où l’espérance se nourrit, se chante, se proclame, c’est l’Eglise, cette Eglise que le Seigneur prépare pour le jour de son retour. Vouloir réduire l’Eglise à sa seule utilité immédiate, c’est lui enlever une dimension vitale pour notre foi. Où dans ce monde trouverons-nous une communauté humaine, imparfaite certes, mais aimante malgré tout, qui sera à nos côtés quand l’épreuve s’abat, que la tempête gronde ? Une communauté qui fera place à ceux qui n’ont pas d’utilité économique et sociale, aux handicapés, aux sans-papiers, aux personnes âgées. Une communauté qui trouve en son Seigneur et en l’espérance qu’il suscite la force de persévérer et de rester debout dans un monde en déroute.

Quand votre pasteur vous décevra, qu’un frère ou une sœur vous blessera, que votre Eglise vous paraîtra mal en point ou que l’épreuve vous donnera envie de la quitter, souvenez-vous qu’elle ne vaut pas pour son utilité mais pour le prix que le Seigneur a payé pour la faire naître et la faire croître. Il l’aime quand bien même elle est souvent vêtue de haillons et de loques, souillée et laide, méprisée et persécutée. La fuir n’est pas une solution et surtout c’est oublier que le Seigneur ne vient pas seulement vous chercher vous seul avec votre Bible et votre piété, mais nous ensemble avec notre amour imparfait dont il se charge de gommer taches et rides pour que le banquet soit une vraie fête.
Une Eglise pour quoi faire ? Pour vous laisser aimer, pour vous sanctifier et pour vous faire paraître devant lui. L’Eglise, c’est le lieu où il vous a donné rendez-vous et où il a choisi de vous transformer à son image. On ne tourne pas le dos à une telle manifestation d’amour.
Etienne Lhermenault
1. John Stott, La Lettre aux Ephésiens, pp. 227s.
2. Rob Parsons, Ce que j’aurais aimé apprendre plus tôt, Saint-Légier (Suisse), Editions Emmaüs, 2001, pp. 59ss.
Ce texte a été mis en ligne le 9 mai 2010.

 

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