Dieu et Moi

Réflexion | L’Église catholique face au défi des musiques actuelles

Comment intégrer les musiques actuelles chrétiennes, dont le rock, dans l’Église catholique ? Pierre Benoit, auteur d’un rapport sur ces musiques pour les évêques, répond à nos questions.


Pierre Benoit est un des rares experts en France des musiques chrétiennes contemporaines. Il a dirigé un groupe de travail sur le sujet pour les évêques, ce qui a donné lieu à un document de référence : « Pastorale des jeunes : les Musiques actuelles chrétiennes », Document épiscopat, n°1-2/2010. Il a surtout écrit Les chrétiens et les musiques actuelles, éditions des Béatitudes (2010), un livre destiné à un public large. Il devrait intéresser tout responsable d’
Église et conducteur de louange. Pierre Benoit est diacre, père de famille et vit à Lyon. Agrégé de l’Université et docteur en philosophie, il enseigne au Séminaire provincial saint Irénée et dans une école de design. Il a dirigé l’Institut des Sciences de la Famille à l’Université catholique de Lyon.
 


Pourquoi les musiques actuelles chrétiennes sont-elles parfois traitées avec suspicion dans certains milieux chrétiens ?
Je vois deux raisons fondamentales. La première tient à l'histoire de la musique dite « lascive ». Les musiques actuelles chrétiennes que sont le rock et la pop louange pourraient y être associées. Elles seraient des musiques plutôt à tendance sensuelle, qui mobilisent le corps et la sensation. Alors que d’autres musiques seraient, elles, plus conformes à l'harmonie en élevant l'âme jusqu'à Dieu. Cette distinction vient des Grecs. Elle était employée par saint-Ambroise et saint-Augustin. L'expérience rock, qui est d'abord une expérience corporelle assez forte, risque donc de sembler un peu ambigüe. Elle nous ramènerait à ce qui serait archaïque.
Il y a une autre difficulté : le rock est fondamentalement une contre-culture. C'est la musique de la révolte et de la jeunesse. Elle ne s'oppose pas seulement à la musique savante, mais à toutes les institutions. On aboutit ainsi à une certaine suspicion à l’égard de ces musiques dans toutes les Églises et aussi dans les conservatoires.
Or aujourd’hui, le rock chrétien est largement « purifié ». Et le message de révolte contre notamment une forme de société commerciale est porté par les chrétiens de manière générale. A la rigueur, les plus révoltés sont les catholiques.

On a surtout l’impression que les Églises institutionnelles établissent une séparation entre la raison et le sentiment que l’on ne trouve tout simplement pas dans la Bible, qui au contraire « autorise » une grande diversité d'expressions de louange…
Oui, et c’est vrai aussi pour la liberté de penser et d'imaginer. Les institutions doivent effectivement trouver un équilibre, des lieux communs partageables entre un maximum de personnes qui vivent dans une communauté. Toute communauté a besoin d'une base de conventions qui ne dérangent pas l'ordre. En Angleterre, par exemple, on n'a pas le même rapport au corps qu'en France. L'accès au corps et à l'humain dans toute sa fragilité est toujours quelque chose de difficile.
Or, l'enjeu pour l’Église est particulier : accueillir l'irruption de l'Esprit saint dans la vie de tout être humain, autant au travers de la liturgie, qu'au travers de la rencontre, du mouvement de l'émotion et de tout ce qui vient toucher notre cœur. Pensons à la Pentecôte : l'Esprit vient toucher le cœur des hommes. Cela veut dire que les émotions sont mises en mouvement. Elles changent quelque chose qui correspond à un ordre établi. Le problème est là : comment faire pour que l’institution – dont le rôle est de conserver - ne se construise pas contre l'Esprit saint ?

La musique actuelle chrétienne, est-ce vraiment autre chose que des mélodies populaires où l'on remplace les paroles profanes par des mots édifiants ?
Certains groupes et artistes chrétiens font ça. On croit parfois entendre à nouveau Goldman. Et cela peut être ennuyeux au possible. En plus, on frôle parfois le plagiat.
Mais il y a ceux qui sont dans « la mouvance culturelle globale », qui produisent un peu d'inspiration nouvelle. Ceux qui ont entendu du blues peuvent composer du blues d’une façon authentique. Ceux qui ont été marqués par Dylan peuvent ne pas faire du Dylan, etc. Parmi ces compositeurs, on peut citer le groupe Syméon, qui est assez jeune, ou IsaAc, qui est protestant. On sent des influences actuelles et des modèles musicaux chez eux, mais il y a une touche personnelle. L’inspiration est spécifique. Je dirais la même chose pour Totus, un groupe catholique marqué par le hard rock et le métal qui s'est arrêté il y a deux ans. Je n'avais pas l'impression d'entendre d'autres groupes que Totus en écoutant ce dernier.
Il y a enfin ceux qui arrivent à créer des choses qui ne sont quasiment à nul autre pareil. Marina, par exemple, fait un énorme travail sur le plan de la création musicale, sur le jeu des instruments et sur la qualité du type de paroles mises en œuvre. Un autre exemple, qui est totalement hors catégorie : Masal. Ils ne refont pas ce qu'on entend ailleurs.

Si j’ai bien compris, vous préférez les musiques chrétiennes originales.
Je pense qu’il y a une vérité musicale quand la musique elle-même devient un langage. Alors, la musique n'est plus seulement un support, mais c'est autre chose.
Mais souvent, on importe une musique support qui comporte une grammaire, avec des langues et des formules musicales. Pour moi, c'est une manière de faire qui n'est pas très riche sur le plan artistique. Mais ce n'est pas sans intérêt puisque cela nous touche. C'est légitime.
Or ce qui est en jeu ultimement, c'est que le génie et l'inspiration chrétiens et le génie de la culture rock puissent s'associer.

En intégrant les musiques actuelles, l’Église catholique n’est-elle pas en train de rattraper un retard pris par rapport au reste du monde ?

Je suis toujours gêné par cette question. Elle suppose une lecture de l'Histoire selon laquelle on serait en avance ou en retard. Ce n’est pas le problème. A la rigueur, je pourrais dire que l'
Église est extrêmement « en avance » quand il s'agit de prendre en charge les pauvres, par exemple, mais quel serait le sens ? En avance par rapport à quoi ? L’Eglise est enracinée dans la réalité de l'humain avec beaucoup de profondeur et d'équilibre.
J’ai beaucoup travaillé avec les évêques sur les musiques actuelles. Aucun évêque ne pense que nous serions « en retard » par rapport à nos frères protestants, par exemple. Cela supposerait d’ailleurs qu'on serait en concurrence.
Pastoralement parlant, l’enjeu ici est de s'apercevoir que des jeunes ont une expérience spirituelle liée à ce type de musique. La question est : comment les aider à approfondir cette expérience ? De fait, cela soulève un problème culturel très large qui doit être traité avec sagesse.
Soyons concrets. Quels sont les problèmes objectifs quand on veut introduire ces musiques dans la liturgie ?
Il y en a beaucoup ! Prenons le problème de la sono. Les églises ne sont pas construites en fonction d’une sono. Or, les musiques actuelles chrétiennes sont toutes électriques. Elles réclament non seulement une certaine puissance, mais aussi un vrai dosage, une possibilité d'équilibre. Si on n'a pas un bon ingénieur du son, on fait de la bouillie. La musique n'a alors plus aucune qualité et par conséquent aucune pertinence liturgique. Si j’avais un premier conseil à faire, ce serait celui-là : si on veut faire des musiques actuelles, il faut intégrer l’ingénieur du son et lui donner sa place liturgique.
A l’autre extrémité des problématiques, je mentionnerais un autre phénomène : il n'y a pas encore de pièces liturgiques complètement réussies et pertinentes dans les musiques actuelles, même si nous avons des éléments intéressants et porteurs. Un « gloria », un « sanctus » et une demande de pardon au Seigneur, ce n'est pas la même chose. Personnellement, j’aime bien la messe de saint François Xavier du Chemin Neuf. Mais c’est une œuvre assez exceptionnelle.

En ce qui concerne les instruments, quels éléments prendre en compte ?
La première question est : quelle musique pour quel type d'instrument ? Ensuite, il faut poser la question de l'espace. L'Église catholique a la particularité d’avoir un héritage en matière de locaux qu'elle doit aussi respecter.
Dans beaucoup de temples réformés, les salles ont un type d'acoustique qui peut être adapté aux musiques actuelles. Les églises catholiques, en général, ne sont pas adaptées à des instruments comme la batterie. Mais on peut utiliser d’autres percussions. Il y a un discernement à faire. J'ai entendu des congas à la cathédrale de Chartres. Cela m’a semblé très intéressant.
Par ailleurs, je crois beaucoup à l'usage des groove box. Ce sont des structures rythmiques et sonores que l'on peut faire varier avec des synthétiseurs, en utilisant des potentiomètres en live. Ces cellules rythmiques permettent une forme d'intériorisation.

Les évêques sont-ils sensibles à ces musiques actuelles chrétiennes ? Et Benoît XVI ?
Ce n'est pas la culture du pape. Mais il propose des éléments de discernement. Il voit bien ce qu'est une musique commerciale, démagogique, qui cherche à manipuler des esprits. On voit aussi qu'il est ouvert à des pratiques différentes. Ainsi, dans les JMJ, jamais Benoît XVI n'est intervenu pour réclamer qu'il n'y ait pas de rock. Les JMJ de Sydney (2008), notamment, étaient très marquées par des groupes de rock.
En s’appuyant sur le cardinal Ratzinger, sur la base des critères qu'il propose, on peut accueillir beaucoup d'éléments dans les musiques actuelles. Je n'ai donc pas l'impression d'une fermeture. Je n'ai pas non plus l'impression d'une familiarité.
Je dirais la même chose par rapport à l'épiscopat. J'imagine peu certains évêques écouter des musiques actuelles chrétiennes. Or, j'ai quand même été surpris en discutant avec d'autres évêques, qui m'ont parlé du rock, par exemple, qu'ils écoutaient dans leur jeunesse.
Le souci actuel des évêques par rapport aux musiques actuelles est pastoral, donc objectif. Je n'ai pas eu de retour ni direct ni indirect d'évêques disant que les musiques actuelles chrétiennes sont insupportables.

Dans quels diocèses en fait-on le plus ?
Je ne crois pas qu'il existe en France un équivalent de ce qui se fait à Lyon-Centre avec Glorious. On cherche à en importer ce modèle dans d'autres diocèses. On fait beaucoup de musiques actuelles chrétiennes à Strasbourg, à Lille, à Laval, où il y a un festival, et dans le diocèse de Fréjus-Toulon, où l’on met en place un lieu de sélection de groupes musicaux. Mais mon enquête n’est pas exhaustive.

Les groupes de louange les plus populaires sont charismatiques. Faut-il penser que ce sont surtout les communautés charismatiques qui introduisent des musiques actuelles dans l’
Église ?
C’est plus compliqué que cela. Dans l'usage actuel, il y a deux grandes écoles : celle de Patrick Richard, Jean-Claude Gianadda, entre autres, et en général le collectif « Chanteurs et comédiens en
Église ». Ils s'inscrivent plutôt dans l'histoire de l'action catholique. Pour eux, il s'agit d'utiliser un support où tout le monde puisse se reconnaître culturellement. L’autre source des musiques actuelles est le Renouveau charismatique.
Les groupes et les artistes issus de la communauté de l’Emmanuel, du Chemin Neuf ou d’autres communautés, sont, eux, davantage dans une expérience musicale non conventionnelle, qui exprime une émotion spirituelle. Pour eux, il ne s'agit donc pas seulement de trouver une musique que tout le monde trouve audible culturellement. Par ailleurs, ils reprennent souvent des chants de groupes protestants comme Exo et aussi les carnets de chants de Jeunesse en Mission et d'autres.
Dans mon rapport pour les évêques de France, j'avais beaucoup plus insisté sur les chants du Renouveau charismatique que sur ceux de Richard et Gianadda. Ils me semblent beaucoup plus significatifs dans la manière de vouloir transmettre une expérience émotionnelle en alliance avec le Saint Esprit.

Quelle est cette émotion spirituelle ?
L'idée est d'avoir, dans l'expérience musicale, une émotion dans laquelle le Seigneur nous rejoint. En l’occurrence, l'Esprit saint saisit le cœur et donne d'éprouver la présence de Dieu. On peut avoir une émotion de paix, de joie ou autre. On peut pleurer. Il peut y avoir de l'exultation. Voilà ce dont est porteur le Renouveau charismatique.

Quelles sont les tendances depuis les cinq dernières années ?
Depuis cinq ans, les groupes et artistes les plus présents et prégnants dans l’Église catholique relèvent toujours du Renouveau charismatique. Mais on peut noter aussi des influences qui viennent par l'intermédiaire des Focolari et de Communion et libération. Ces communautés, qui ne sont pas charismatiques, mettent en place depuis des dizaines d'années des groupes de musique qui utilisent les musiques actuelles.
Quant au rock chrétien stricto sensu, qui ne vient pas du Renouveau, il y a des petits groupes qui se montent au travers des aumôneries. Dans le Mouvement eucharistique des jeunes ou des mouvements d'annonce, on essaie de cultiver ces productions musicales. Je pense qu'ils auront une certaine influence en France.
 
Recueilli par Henrik Lindell
La photo vient de Hillsong, un des groupes de louange les plus connus au monde.

Cet article a été mis en ligne le 20 juin 2011.