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Connaissez-vous le Notre Père ? Cette prière, qui résume tout l’évangile, est la seule que Jésus nous a apprise. D’où son importance et aussi ses mystères. Cette « prière de Jésus » ouvre des champs de réflexion immenses. Suivez-nous dans ce voyage au cœur de la parole de Dieu.
La prière de Jésus
Version œcuménique, lue à haute voix dans la plupart des Eglises :
Notre Père, qui es aux cieux,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite
Sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Pardonne-nous nos offenses,
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Et ne nous soumets pas à la tentation,
Mais délivre-nous du mal.
Car c'est à toi qu'appartiennent le règne,
la puissance et la gloire pour les siècles des siècles.
Amen
Selon l’évangile de Matthieu 6.9-13
Notre Père qui es aux cieux
Que ton nom soit sanctifié
Que ton règne vienne
Que ta volonté soit faite
Sur la terre comme au ciel
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Et remets-nous nos dettes,
comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs
Et fais que nous n’entrions pas dans la tentation ;
mais délivre-nous du Mauvais.
D’où vient cette prière ?
Cette prière vient de Jésus en personne. Elle est le seul exemple de prière de Jésus que l’on trouve dans les évangiles. D’où son importance. Les paroles, à la fois succinctes et suffisamment riches pour permettre un approfondissement, sont une occasion de pénétrer le cœur du message chrétien. Avant de faire ce voyage avec vous, rappelons d’abord le contexte de cette prière divine. Le Notre Père est la prière que l’on entend le plus souvent dans les Eglises. Les pratiquants réguliers la connaissent par cœur. Ils peuvent même la chanter. Il existe des dizaines de mélodies et de styles, du chant grégorien au hard rock. Nous y sommes aidés par le fait que la grande majorité des Eglises utilisent la même traduction. Une standardisation a eu lieu. La traduction dite « œcuménique », généralisée depuis son adoption en 1966, n’est pas la même que celle du rite dit « tridentin », par exemple, où l’on vouvoie Dieu. Aujourd’hui, ce sont surtout les Eglises orthodoxes qui utilisent une version différente. Mais aucune des variantes du Notre Père ne reprend exactement ce qui est vraiment écrit dans la Bible. La différence la plus notable par rapport aux évangiles est qu’on a ajouté, probablement à la fin du premier siècle, la dernière partie ou la « doxologie » : « Car c’est à toi qu’appartiennent… » Jésus n’a sans doute pas prononcé ces paroles-là. Ce qui n’enlève rien à leur pertinence. Quant au passage « Pardonne-nous nos offenses… », il faut savoir qu’il existe deux versions dans les manuscrits grecs des évangiles. La plupart d’entre eux, ainsi que la traduction classique en latin, disent « Remets-nous nos dettes… ». Le sens profond de cette parole n’est pas pour autant modifié (voir plus bas).
Quant aux pratiques cultuelles, les protestants incluent la « doxologie » sans complexe, contrairement aux catholiques. C’est paradoxal puisque les protestants cultivent généralement une grande fidélité à la Bible. Il faut dire que l’Eglise catholique a ritualisé cette prière selon un modèle assez original. Conformément à la norme du missel, le prêtre officiant doit ainsi séparer le Notre Père de la doxologie par une partie intermédiaire, appelée « embolisme ». Cela dit, le prêtre ne respecte pas toujours cette norme. Surtout, le Notre Père n’a pas besoin d’un rite pour qu’on le lise. Il est pratiqué spontanément par des chrétiens qui se rassemblent au nom de Jésus.


Qu’en dit la Bible ?
Le Notre Père, c’est où dans la Bible ? Dans deux endroits, sous deux formes différentes : d’abord dans l’évangile de Matthieu 6.9-13, puis dans l’évangile de Luc 11.2-4. On peut constater d’emblée qu’il est la réponse à une demande directe d’un des apôtres. Lisons tout simplement dans l’évangile de Luc, chapitre 11, le premier verset : « Il [Jésus] priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean aussi l’a enseigné à ses disciples. » Puis Jésus dit « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit reconnu pour sacré… » (Lc 11.2-4) L’évangile de Matthieu introduit la prière d’une façon un peu différente. Au chapitre 6, verset 7, au milieu du « Sermon sur la montagne », le Notre Père est présenté par Jésus comme une prière exemplaire. Il est précédé par ces mots saisissants : « En priant, ne multipliez pas les paroles, comme les non-Juifs, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne faites pas comme eux, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. » (Mt 6.7-8) Si Jésus tient apparemment à nous apprendre à prier, il ne dit pas dans quel cadre il convient de réciter le Notre Père. Est-ce plutôt à usage liturgique ? Ou un exemple type dont on peut s’inspirer pour ses propres prières personnelles ? Autre sujet de discussion : l’évangile de Luc présente une forme moins complète que celle que l’on trouve dans l’évangile de Matthieu. Pourquoi ? Selon une théorie, la version de Matthieu serait plus conforme à l’original. L’évangile de Luc a en effet été modifié au milieu du IIe siècle par un certain Marcion, qui s’étant donné pour objectif d’enlever tout ce qui venait du judaïsme dans les textes. Or le Notre Père ne peut être compris sans qu’on se réfère au judaïsme. Plusieurs éléments ressemblent beaucoup aux paroles dans le Qaddish, une prière utilisée par les juifs dans la synagogue qui commence ainsi : « Qu’il soit magnifié et sanctifié son nom grand… » On sait aussi que Matthieu s’adressait surtout aux chrétiens d’origine juive. Relevons enfin quelques détails sur la structure de la prière selon l’évangile de Matthieu. Il s’agit d’un plan typique pour la Bible. On y trouve sept demandes. Trois concernent Dieu, quatre touchent davantage les hommes. Le Notre Père a ainsi une forme parfaite : le 7 est le nombre de la perfection de la création, le 3 est un nombre divin (la trinité…) et le 4 le nombre du terrestre (quatre points cardinaux, par exemple). On peut aussi penser la première partie comme la tête et la deuxième partie comme le corps. Bien sûr, l’importance n’est pas de savoir couper cette prière en différentes parties, mais de réaliser leur unité en Jésus. Les natures céleste et terrestre s’unissent. C’est la prière parfaite.
Comment l’interpréter ?
Nous y voilà. Si vous ne connaissez pas le Notre Père, nous vous recommandons fortement de l’apprendre par cœur. Cet exercice vous permettrait de mieux entrer dans les paroles. Celles-ci peuvent sembler simples, mais elles contiennent des vérités très profondes. Bien comprises, elles résument les évangiles et toute la foi chrétienne. Il fut un temps, dans l’histoire de l’Eglise, où cette prière paraissait tellement exigeante sur le plan spirituel qu’elle était la dernière épreuve à passer pour ceux qui voulaient se faire baptiser ! Nous avons heureusement évolué depuis. Il n’empêche : le Notre Père exprime le cœur même de notre foi. Cette prière, dit frère John de Taizé, dans un des meilleurs livres consacrés au Notre Père, est « capable d’alimenter, pendant toute notre vie, un pèlerinage de confiance sur la terre ». (1) Comment est-ce possible ? C’est ce que nous allons voir.
Comment le « Notre Père » résume-t-il la foi chrétienne ?
Que vous soyez croyant ou non, vous allez maintenant (re)découvrir des fondements de la foi chrétienne. En vous laissant guider par les paroles, une par une, très lentement, vous serez obligés de vous poser des questions importantes. Nos explications, que nous voulons modérées et synthétiques, ne sont là que pour vous aider et non pas pour imposer des interprétations particulières. Comme vous pourrez le constater, certaines paroles peuvent inciter à des prises de positions radicales. Mais c’est à vous de tirer ces conclusions-là en fonction des éléments bibliques existants. Si vous voulez compléter notre lecture, vous pouvez nous envoyer votre commentaire que nous publierons. Une chose est sûre et c’est aussi un avertissement : à force de réfléchir, y compris avec votre cœur et votre expérience, vous risquez d’être touchés par ces paroles que Jésus nous a laissées.
Reprenons donc les paroles une par une, selon l’évangile de Matthieu
Notre Père qui es aux cieux Il est écrit Notre Père et non pas « mon père ». Le fait d’utiliser la première personne au pluriel signifie que nous sommes unis, en communion devant le Père. Nous formons « un seul corps », comme on dit souvent dans les églises. Dire « Notre Père » ne peut pas être une demande égoïste, mais quelque chose qu’on fait pour tous et, si possible, dans un groupe. Le mot ‘Père’ dans la Bible n’est pas neutre. Jésus a plus exactement dit ‘Abba’, mot quotidien araméen pour ‘papa’. L’araméen était la langue populaire la plus fréquente dans la province romaine de l’époque. Jésus n’a pas dit « O Saint d’Israël » ou « Eternel, Dieu des Armées » en hébreu, langue liturgique, selon les expressions bien vues des gens cultivés. On peut penser qu’il voulait ainsi exprimer une relation personnelle avec son Père, si près de nous. Le ‘Père’ renvoie à l’idée d’un créateur et un géniteur, source de vie. Il est aussi celui qui nous a donné la loi. Il est celui qui nous aime, celui en qui nous pouvons toujours avoir confiance. Et si nous employons ces mêmes termes que Jésus a utilisés, nous voulons aussi occuper, dans la foi, la place du Fils bien-aimé. La formule « Qui es aux cieux » signifie évidemment que Dieu se trouve au ciel. L’homme ne peut y aller. C’est l’invisible, le spirituel. Ainsi, Dieu n’est pas un père d’une manière humaine. Il va bien au-delà. Et alors ? Son amour dépasse de très loin celui qu’un père humain peut éprouver pour ses enfants. C’est un aspect non négligeable pour ceux qui ont une image négative de la paternité humaine. Comment t’adresser à Dieu en disant ‘Père’ ou ‘Papa’ si ton propre père t’a maltraité ? Or Dieu le Père n’a rien à voir avec nos pères humains, qui peuvent être très bons ou très mauvais, mais qui sont toujours faillibles. On peut enfin noter que Dieu, puisqu’il est dans les cieux, n’est pas matériel au sens où nous l’entendons. Croire en lui implique donc qu’on rejette, d’une façon absolue, le matérialisme.

Que ton nom soit sanctifié
Aujourd’hui, cette expression risque de prendre un sens assez éloigné de ce que Jésus a voulu dire. Le fait d’être saint, dans la Bible, ce n’est pas « être parfait », mais « être à part ». Sanctifier quelque chose veut dire qu’on la différencie des autres réalités. Quant au ‘nom’, le sens est également particulier. Dans la Bible et dans la culture des Hébreux, le nom de quelqu’un représente la personne elle-même. C’est par son nom qu’on est en relation avec d'autres. Quand on veut entrer en relation avec quelqu’un, on l’appelle par son nom. Dire qu’il faut sanctifier le nom de Dieu peut et doit signifier que Dieu est une préoccupation plus importante que toute autre préoccupation. Ou pour le dire plus simplement : Dieu est plus important que tout le reste. Car c’est lui, et lui seul, qui a la capacité de donner in fine un sens à notre vie.
Que ton règne vienne
Qu’est-ce que le Règne de Dieu ? Nous voilà embarqués dans un débat. Il y a beaucoup de mauvaises réponses. A titre d’exemple, Jésus lui-même a dit clairement non à l’option militaire pour vaincre ses adversaires. Certains de ses partisans auraient aimé qu’il prenne le pouvoir et chasse les infidèles. Il ne l’a pas fait. Apparemment, le Règne de Dieu doit être pacifique. Mais Jésus ne l’a pas vraiment défini. Il en parle seulement en paraboles. On peut en déduire que c’est à la fois une réalité future que Dieu mettra en place selon un plan que nous ne pouvons pas connaître. C’est aussi une réalité qui a commencé avec Jésus. Le Règne est déjà à l’œuvre dans le monde d’une manière cachée. Mais à quoi est-ce qu’il correspond concrètement ? Le Règne de Dieu est comme une sorte de nouvel ordre mondial qui vient de notre connaissance de Dieu. On peut donc lui donner une certaine signification politique. Bien des philosophes pensent trouver les origines de nos droits de l’homme et de la démocratie dans les évangiles. Ce n’est pas faire preuve d’orgueil que de constater que les droits de l’individu sont mieux respectés dans des sociétés traditionnellement chrétiennes qu’ailleurs. Mais, en Europe en 2008, vivons-nous pour autant dans une société en train d’être transformée en Royaume de Dieu ? C’est, disons, discutable. Mais on peut dire avec certitude que le Règne de Dieu est positif pour tous. Le nationalisme ou tout autre sentiment vengeur n’existent pas dans le Royaume de Dieu. Tous les pauvres, handicapés, malheureux, perdants et « ratés » y sont les invités au même titre que les autres. Or le Règne de Dieu ne concerne pas que la vie matérielle. Au contraire. Il exige la conversion du cœur. Etre un citoyen du Règne de Dieu, c’est suivre Jésus dans la foi.
Que ta volonté soit faite
Faire la volonté de Dieu, c’est vivre les conséquences de la relation avec Dieu. Cela veut dire, entre autres, essayer de vivre heureux. Dieu nous aime et il veut qu’on soit nous-mêmes. Notre vie a une finalité, un sens, selon « le dessein de Dieu », selon la Bible. On peut penser que Dieu nous a donné la liberté pour que nous puissions développer les dons qu’il a placés en nous, pour mieux correspondre à son image, pour aimer et pour servir. Faire la volonté de Dieu, ce n’est pas vivre dans l’obsession maniaque et égocentrique de « faire le bien » et de se culpabiliser parce qu’on n’est pas à la hauteur (on ne le sera jamais). Faire la volonté de Dieu, c’est d’abord placer toute sa confiance en lui. Cela peut parfois nous amener à rompre avec nos habitudes. Mais quelle est la volonté de Dieu ? Comment discerner ? Vaste sujet. Chacun sa méthode. Dieu « parle » différemment à chacun d’entre nous. Mais on peut dire sans aucun risque de se tromper qu’il convient toujours de contempler et si possible imiter l’exemple de Jésus. Apprendre à aimer est un bon début.
Sur la terre comme au ciel
Cette parole est probablement la seule qui va de soi, même si elle suggère une vérité proprement surnaturelle. En demandant que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel, nous voulons que Dieu transforme la terre, c'est-à-dire notre monde, en un Règne où il fait bon vivre. Le terrestre doit être transformé suivant l’image du ciel, où Dieu règne.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Et voici une parole qui ne va absolument pas de soi. Une première lecture hâtive nous incite certes à penser qu’il s’agit d’une banale demande de pain. Mais de quel type de pain s’agit-il ? A priori, Jésus n’a pas pensé, en tout cas pas exclusivement, à notre baguette quotidienne. Pain, en hébreu et en araméen, signifie tout ce dont on a besoin pour vivre (nourriture, vêtement, logement). Or le mot utilisé dans l’évangile de Matthieu est le mot grec « epiousios ». Il n’apparaît qu’une seule fois dans les textes. Il faut donc faire très attention au sens. Le mot peut signifier « le pain quotidien ». Mais il peut aussi vouloir dire « le pain de l’avenir ». Donc le pain du Royaume de Dieu. Donc quelque chose qui n’a plus rien à voir avec la baguette. A moins que… On peut en effet imaginer une demande à Dieu de nous soutenir dans notre cheminement avec lui. Ce soutien peut évidemment comporter une aide matérielle, comme le pain. Mais nous avons aussi et surtout besoin de la Parole et donc du Christ lui-même. Tous les jours. Nous pouvons, par exemple, lire la Bible tous les jours. Or il faut comprendre les options d’interprétation, importantes, qui s’ouvrent avec cette demande de « nous donner notre pain de ce jour ». Dieu peut-il vraiment nous donner des choses, comme le pain ? Quels sont ses critères d’attribution ? Qu’attend-il pour venir en aide aux enfants au Darfour ? Pour ces questions, il faut retenir au moins deux choses. La première est que Dieu ne se soumet pas à notre volonté et à notre demande égoïste. Au contraire, il y résiste. Cependant, et toute la Bible en témoigne, il est sensible à notre souffrance et voit nos vrais besoins. Il écoute nos prières. La deuxième chose à retenir est une règle que l’on trouve un peu partout dans le Nouveau Testament, notamment dans l’évangile de Jean, 14.13. Dans ce passage, Jésus dit : « tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai ». Tout ce que vous demanderez ?! Oui, mais il est précisé qu’il faut que ce soit en son nom. Cette question renvoie donc à l’identité de Jésus, à ce qu’il a fait et continue de faire pour nous.

Et remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs
La version habituelle du « Notre Père » est différente. En général, on dit : « Pardonne-nous nos offenses, Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Les auteurs des manuscrits grecs ont en effet présenté plusieurs variantes. Les manuscrits qui parlent de dettes sont peut-être corrects. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Jésus utilise l’image de la dette pour parler de la faute humaine et la demande de pardon. L’idée est de dire que nous devons toujours quelque chose à notre Dieu. Nous portons tous des fardeaux. Des blessures, des maladresses, des bêtises ont été commises par ou contre nous. Et seul l’amour de Dieu peut nous décharger de ce fardeau qui nous empêche d’avancer. Pour recevoir cet amour qui est en fait un nouveau départ, nous devons donc nous tourner vers lui. C’est le pardon. La nouveauté proposée par Jésus est de faire de nous des personnes capables de pardonner aussi. Comme Dieu nous pardonne. « Comme le Seigneur vous a fait grâce, vous aussi, faites de même », dit l’apôtre Paul dans sa lettre aux Colossiens (Col 3.13.). Cette précision est importante, car la formulation de Matthieu est un peu ambiguë. On pourrait en effet comprendre que nous demandons à Dieu de nous pardonner parce que nous avons pardonné à ceux qui nous ont offensés. Autrement dit, notre pardon serait premier. Celui de Dieu arriverait après, un peu comme en contrepartie. Une telle pensée pose problème parce qu’elle suppose in fine que nous demandions à Dieu de faire des choses en fonction de nos mérites. Or l’amour de Dieu arrive toujours premier. Et c’est parce qu’il nous aime, gratuitement, que nous pouvons aimer notre prochain. C’est parce qu’il nous pardonne, que nous pouvons et que nous devons pardonner notre prochain. Il y a cependant un rapport entre l’amour reçu et l’amour donné. Si on reçoit de l’amour, on peut en donner. Mais ce n’est pas toujours facile. C’est même presque impossible parfois. Mais il faut pourtant tendre vers ce but. « Dieu est bon pour les ingrats », comme dit Luc, en résumant ainsi en quelques mots la radicalité de l’évangile. (Lc 6.35) Inutile d’insister sur l’importance de cette parole. Sur le plan psychologique, pour n’importe quel individu, le fait de se sentir pardonné conditionne amplement le pouvoir de pardonner. Et c’est toujours une libération. Sur le plan collectif, on ne dira jamais assez les conséquences bénéfiques des actes de réconciliation gratuits. Les Sud-africains ont des choses à nous dire là-dessus. Plus près de nous, le fondement même de l’Union européenne, notamment l’amitié franco-allemande, est une forme de pardon. On peut ne pas apprécier le fonctionnement actuel de l’Union européenne, mais qui veut sérieusement recommencer les hostilités entre les nations ? Vivre le pardon, c’est vivre vraiment en Christ. C’est vivre libre.
Et fais que nous n’entrions pas dans la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais.
La dernière parole du Notre Père est souvent traduite ainsi : « Ne nous soumets pas à la tentation ». Question : mais pourquoi Dieu, qui est bon, ferait-il une chose pareille ? Dans certains livres de la Bible, comme par exemple la lettre de Jacques, il est pourtant dit que Dieu ne tente personne. (Jc 1.13) De même, les fameuses « tentations du Christ » n’ont pas Dieu pour auteur. Mais dans d’autres livres, notamment la Genèse, Dieu serait bien à l’origine d’épreuves, comme par exemple la tentation d’Abraham. Dieu lui demande de tuer son fils Isaac et intervient pour arrêter l’infanticide. Qu’en penser ? Il faut d’abord s’équiper d’un peu de bon sens. Et le bon sens veut qu’on comprenne ce qui est vraiment écrit. Il se trouve que la parole, prononcée par Jésus en araméen, peut parfaitement être traduite ainsi : « Et fais que nous n’entrions pas dans la tentation ». Si on accepte cette idée, et beaucoup de théologiens le font, le problème est résolu. Il est logique de demander à Dieu de faire en sorte qu’on résiste à la tentation. Une autre question concerne le sens du mot « tentation » ou « épreuve ». Une épreuve au sens biblique est quelque chose qui fait partie de notre cheminement avec Dieu. Ainsi par exemple les problèmes endurés par les Israélites dans le désert avant d’arriver enfin à la Terre promise. Ces épreuves permettent au peuple de s’approcher de Dieu, de resserrer les liens avec lui. Une épreuve qui vient de Dieu a deux caractéristiques : elle est supportable et elle est un appel à le suivre. Autrement dit, un tel appel va nous mettre en route et il va nous faire bouger. Suivre Dieu, c’est effectivement laisser derrière soi des sécurités faciles. C’est marcher sans béquilles. Dieu veut qu’on progresse avec lui. Il veut nous rendre adultes. Et comme adultes, nous rencontrons des épreuves. Mais Dieu n’est pas un sadique qui nous fait subir des épreuves pour qu’on perde sa confiance en lui. Il est un père aimant qui veut nous donner la vie, la vraie. S’il nous envoie des épreuves, c’est pour nous permettre de grandir. Dans cette dernière parole biblique, il est en outre dit « délivre nous du Mauvais ». Là encore, le risque est grand de se tromper sur le sens. Il ne s’agit pas de demander à Dieu de supprimer tous nos petits problèmes. Cela, il ne nous l’a jamais promis, même s'il peut effectivement le faire. En revanche, il nous a promis sa fidélité et son soutien dans les épreuves. Alors que nous traversons une période difficile, nous pouvons lui demander de nous libérer du mal. Le mal sera peut-être toujours là, mais nous n’en souffrons plus. Grâce à Dieu, nous pouvons donc tous aller de l’avant, même dans les pires difficultés. Chrétiens, nous savons que le Christ a déjà vaincu le mal. Le suivre, ce n’est pas toujours facile, mais c’est un défi stimulant. Avons-nous le courage d’accueillir toute la vie qui nous est donnée ? Osons-nous larguer les amarres ? Voulons-nous vivre éternellement avec lui ? Tout vient de notre confiance en Dieu. La grande question, sinon la seule, est donc de savoir si Dieu tient vraiment sa promesse. Comment en être sûr ? Bien des chrétiens peuvent vous répondre à cette question. Bien des chrétiens peuvent vous dire pourquoi il est indispensable de garder confiance. Ils peuvent vous dire comment leur foi déplace des montagnes. Ils peuvent enfin vous dire pour quelle raison, la plupart des dimanches, ils se tiennent la main et proclament, en chœur, ces paroles de louange :
Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
Henrik Lindell
1. Il existe de très nombreuses études sur le Notre Père. Nous avons utilisé essentiellement Notre Père… un itinéraire biblique par frère John de Taizé (Brepols & Taizé, 117 pages, 1991). Lisez aussi Huit jours pour dire Notre Père par Père Patrice Gourrier, éd. Prier, 2006, 13,5 EUR.
Cet article a été mis en ligne le 11 avril 2008.
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